L'effondrement éventuel de la Grèce ne sera pas sans entraîner une crise fragilisant les autres économies continentales affaiblies par un surendettement dont on voit aujourd'hui le caractère pernicieux. On craint pour l'avenir du Portugal, de l'Irlande, peut-être même de la France et de l'Espagne. Pour plusieurs, le bilan à faire est d'abord celui des dérives de la mondialisation financière.

Mathieu Bock-Côté<br><i>L'auteur est chargé de cours en sociologie à l'UQAM.</i>

L'effondrement éventuel de la Grèce ne sera pas sans entraîner une crise fragilisant les autres économies continentales affaiblies par un surendettement dont on voit aujourd'hui le caractère pernicieux. On craint pour l'avenir du Portugal, de l'Irlande, peut-être même de la France et de l'Espagne. Pour plusieurs, le bilan à faire est d'abord celui des dérives de la mondialisation financière.

Mais la question du surendettement pose un problème politique plus fondamental qui est celui des limites de la construction européenne. La Grèce a trafiqué ses comptes publics pendant plusieurs années pour entretenir un modèle social financé à crédit. Une fois en faillite, pourquoi les autres nations européennes devraient-elles prendre en charge les conséquences de son irresponsabilité? La révolte populaire grecque contre la thérapie de choc libérale nécessaire au redressement du pays a l'apparence d'une désertion du réel.

Certains voient dans la crise grecque l'occasion d'accélérer la mise en place d'un fédéralisme économique européen, prélude à la fédéralisation de l'UE. La crise grecque serait une chance pour l'Europe dans la mesure où elle élargirait les frontières de l'action publique. La solution est simple: à la crise de l'Europe, il faut toujours plus d'Europe.

Pour les défenseurs de «l'européanisation du politique», il faudrait éviter le retour à la logique des intérêts nationaux, associée à une forme de repli. La supranationalité serait un bien en soi, comme la mondialisation et l'hybridation des cultures seraient la forme la plus évidente du progrès dans une époque faisant de la transgression des frontières le symbole de l'émancipation humaine. Le paradigme de la mondialisation demeure hégémonique.

Fausse évidence. Car certains qui, quoi qu'on en dise, ne se cantonnent pas exclusivement dans la mouvance populiste, rappellent inversement que la crise grecque révèle que l'Europe officielle a davantage l'allure d'un artifice technocratique à sauver coûte que coûte que d'une authentique communauté de destin. Il y a une population européenne; il n'y a pas encore de peuple européen. Le périmètre de solidarité financière tracé par les responsables politiques européens semble finalement un peu arbitraire. Il y a peut-être là une loi de la mondialisation: lorsque surgit une crise historique, la logique de l'intérêt national est appelée à se réactiver.

D'ailleurs, les réticences manifestes de l'Allemagne à financer le sauvetage de la Grèce nous montrent bien que la logique des intérêts nationaux demeure active, même si elle est disqualifiée moralement par le discours sur la mondialisation. Les nations qui ont joué le jeu de la coopération européenne en croyant pendant un temps y voir un amplificateur de leur puissance économique ou politique envisagent aujourd'hui de reprendre leurs billes quand il devient clair que la fédéralisation de l'UE joue contre elles.

Pourtant, si la fédéralisation de l'Europe relève surtout de l'acharnement idéologique, ceux qui en appellent à une restauration de la souveraineté nationale dans sa forme la plus classique en évoquant même le retour aux monnaies nationales ne s'imaginent pas à quel point on ne détricote pas l'intégration économique par simple volontarisme politique. La fin de l'euro serait très certainement la conséquence d'une crise majeure qui n'épargnera ni les classes moyennes, ni les classes populaires. On ne saurait en dédramatiser les effets.

La crise grecque montre bien comment le poids de l'histoire ne peut être éradiqué. Mais il n'est pas certain qu'un retour raisonnable et modéré à la logique de l'intérêt national soit aussi catastrophique que certains le suggèrent: la souveraineté nationale est peut-être même la condition d'une réhabilitation de la démocratie, pour peu que celle-ci ne puisse s'affranchir complètement du vieil idéal de la souveraineté populaire, indissociable d'une communauté de destin historiquement repérable. Elle est probablement essentielle à la réhabilitation de la fonction protectrice du politique après 20 ans de sans-frontiérisme. Elle est peut-être même enfin une digue permettant opportunément d'éviter la globalisation des catastrophes.