En campagne électorale, ce dont les partis politiques ne parlent pas est aussi important que ce dont ils parlent ouvertement. Écarter un enjeu du programme politique, refuser consciemment de traiter d'un problème que personne ne veut voir parce qu'il est trop complexe et risqué sur le plan électoral, est en soi une forme de pouvoir auquel ont souvent recours les partis politiques.

Publié le 25 mars 2011
Denis Saint-Martin<br><i>L'auteur est professeur titulaire de science politique à l'Université de Montréal.</i>

En campagne électorale, ce dont les partis politiques ne parlent pas est aussi important que ce dont ils parlent ouvertement. Écarter un enjeu du programme politique, refuser consciemment de traiter d'un problème que personne ne veut voir parce qu'il est trop complexe et risqué sur le plan électoral, est en soi une forme de pouvoir auquel ont souvent recours les partis politiques.

S'il y a un sujet dont on ne discutera pas au cours de la campagne électorale qui s'annonce, c'est bien celui de l'unité nationale. Pourtant, cet enjeu est au coeur du dysfonctionnement actuel du système politique canadien. N'est-ce pas la raison pour laquelle nous allons voter pour une quatrième fois en sept ans?

Qu'on ne s'y trompe pas: la stratégie électorale de Harper sera de définir le choix entre le soutien aux conservateurs contre une coalition libérale, néo-démocrate et bloquiste. Le PC ne fera que renforcer son agressive campagne de dé-légitimation à l'endroit du projet de coalition mis sur la table en 2008. Les conservateurs savent bien que c'est surtout la présence des «séparatistes» du Bloc québécois qui rend le projet de coalition peu légitime dans l'opinion publique canadienne. Comme la majorité des sièges du Québec au parlement fédéral vont au Bloc, cette stratégie a pour effet d'opposer le Québec au reste du Canada. Mais par-dessus tout, elle a pour effet de travestir le sens du vote de plusieurs Québécois à l'endroit du Bloc.

Le Bloc contrôle près des deux tiers des sièges du Québec à la Chambre des communes, alors que les sondages indiquent que seule une minorité de Québécois souhaitent un référendum sur la souveraineté. La force du Bloc à Ottawa ne vient pas que du soutien des souverainistes convaincus. Le Bloc est la réponse du Québec à l'impasse constitutionnelle qui perdure depuis près de 20 ans. Il représente la «société distincte» par d'autres moyens. Ce que les Québécois n'ont pu obtenir via la constitution, trop rigide et remplie de points de blocage,  ils l'ont obtenu par la reconfiguration du système de partis fédéral, plus flexible et plus sensible au pouls de l'opinion publique.

Ce ne sont évidemment pas MM. Harper et Duceppe qui vont admettre que le Bloc reçoit aussi le soutien de Québécois qui souhaitent plus le fédéralisme renouvelé que l'indépendance du Québec. Ils auraient trop à perdre. M. Harper est comme le vent qui souffle sur le feu du Bloc québécois. Plus les conservateurs diaboliseront l'idée de coalition en décrivant le Bloc comme un parti illégitime qui n'est pas à sa place à Ottawa, plus ils risquent de le renforcer en insultant l'intelligence des Québécois qui voient dans le Bloc une autre façon de faire entendre leurs voix dans la politique fédérale canadienne. Le Bloc permet aux Québécois de rendre le gouvernement fédéral plus imputable au parlement et renforce ainsi la démocratie canadienne.

Le Bloc n'est pas que le parti «séparatiste» dépeint par MM. Duceppe et Harper. Le Bloc donne aux Québécois la reconnaissance au sein des institutions canadiennes qu'ils ont été incapables d'obtenir par la réforme constitutionnelle. Sa présence à Ottawa fait peut-être plus pour légitimer le fédéralisme canadien au Québec que l'on ne veut bien le reconnaître. Ceci est une possibilité dont il est grand temps de prendre acte.