Plusieurs commentateurs ont noté la sobriété de la réaction de la majorité des Japonais à la catastrophe qui a frappé leur pays le 11 mars. Cette sobriété est indéniable. Mais elle n'exclut pas la panique, comme certaines vidéos présentées à la télévision ou sur YouTube l'ont montré, ni le chagrin ou la colère. C'est l'expression de ces sentiments qui est contrôlée.

Publié le 22 mars 2011
Bernard Bernier
L'auteur est directeur du département d'anthropologie de l'Université de Montréal. Il fait des recherches sur le Japon depuis plus de 40 ans.

Plusieurs commentateurs ont noté la sobriété de la réaction de la majorité des Japonais à la catastrophe qui a frappé leur pays le 11 mars. Cette sobriété est indéniable. Mais elle n'exclut pas la panique, comme certaines vidéos présentées à la télévision ou sur YouTube l'ont montré, ni le chagrin ou la colère. C'est l'expression de ces sentiments qui est contrôlée.

Au Japon, l'expression des sentiments profonds se limite au milieu familial, lieu de l'intimité, du véritable soi (honne), opposé à l'extérieur, à la façade (tatemae) que l'on présente au monde, là où les émotions profondes ne sont pas de mise.  

Évidemment, tous les Japonais ne réagissent pas de la même façon, mais on peut néanmoins dire que la prégnance de cette distinction entre l'intérieur intime et la façade officielle, inculquée autant à l'école que dans la famille, est clairement manifeste dans les reportages sur les victimes du tsunami. Les Japonais apprennent effectivement très tôt à ne pas manifester leurs émotions trop directement en public.

Mais cette façade de sobriété pourrait disparaître si les autorités ne règlent pas rapidement le problème de la centrale nucléaire Fukushima Daiichi ou celui de l'hébergement des centaines de milliers de personnes qui ont perdu leur logis.  

En outre, si les informations données par le gouvernement au sujet de la menace des radiations nucléaires s'avèrent fausses ou incomplètes, plusieurs personnes dans les régions touchées pourraient réagir plus violemment.  

Il y a des précédents. Par exemple, entre 1968 et 1975, à Narita où les agriculteurs expropriés ont pris tous les moyens pour empêcher la construction de l'aéroport. Dans des cas comme ceux-là, des citoyens considèrent que le «contrat social» qui existe entre les gouvernants et la population a été brisé, que le gouvernement n'a pas rempli ses obligations.  La réaction dans ce cas peut prendre plusieurs formes, allant des protestations pacifiques à des explosions de violence, la colère débordant la retenue qui avait prévalu jusque-là. Dans le cas présent, tout dépendra de la façon dont le gouvernement réglera les problèmes. Aussi de la rapidité des solutions.  

Mais le gouvernement actuel dépend, pour l'information et pour les solutions, de la bureaucratie et des entreprises du nucléaire. Or, les fonctionnaires au Japon se considèrent comme une élite qui a peu de comptes à rendre aux politiciens ou à la population. Les membres de la fonction publique en énorme majorité font carrière entièrement dans le même ministère. Par conséquent, leur allégeance va à ce ministère plutôt qu'au gouvernement.

Malgré les réformes des années 1990-2000 au sujet de la relation entre élus et fonctionnaires, les premiers dépendent fortement des seconds: les ministres ont très peu ou pas du tout de personnel politique, les chefs de cabinet, tout comme les sous-ministres, sont des fonctionnaires qui défendent le ministère dont ils font partie et non pas le ministre ou le parti au pouvoir. Dans ces circonstances, les fonctionnaires contrôlent l'information transmise aux ministres, y compris au premier ministre.

Les entreprises du nucléaire contrôlent elles aussi l'information diffusée. Or, il existe une tradition de secret dans les entreprises au sujet de leurs finances et de leurs opérations. Le gouvernement, après le déclenchement de la crise financière des années 1990, a bien imposé des mesures visant à mieux informer les élus et le public sur la rentabilité et le fonctionnement des entreprises. Malgré tout, plusieurs firmes, notamment celles du nucléaire, cachent encore des incidents troublants ou bien les révèlent tardivement.  

Le gouvernement actuel dépend de l'information fournie par la fonction publique et les entreprises, mais si cette information est erronée ou incomplète, c'est lui qui risque d'écoper.