Je n’aime pas beaucoup l’immobilité.

Publié le 22 janvier

Les débuts d’année m’enchantent parce qu’ils invitent au renouveau. Et le renouveau, c’est un collier tout brillant que j’ai tout le temps envie d’enfiler. Ce qui est bien, c’est qu’en janvier, je peux l’assumer davantage. C’est bienvenu de parler des objectifs qu’on se fixe, des défis qu’on s’impose, de toutes ces transformations auxquelles on rêve, pour les prochains mois… On n’a plus l’air d’éternels insatisfaits, on projette plutôt l’image de gens motivés.

J’adore ça.

Personnellement, mon envie perpétuelle de mouvements se traduit par une soif de déménagement. Ce n’est pas que j’aime particulièrement charrier des boîtes de carton mal fermées (je vous parlerai peut-être un jour de ma phobie du ruban adhésif), mais plutôt que je cherche toujours mieux.

Et je tiens à préciser que j’adore ma maison ! J’ai le privilège de choisir les lieux que j’habite parce qu’ils me plaisent. Pourtant, je me permets chaque semaine de faire le tour du marché immobilier pour voir s’il ne serait pas possible de bouger... De me déposer dans un environnement qui, forcément, influencerait mon quotidien.

Je serais qui, dans cette maison-là ?

PHOTO GETTY IMAGES

Avez-vous toujours envie de déménager, vous aussi ?

Convaincue que nous sommes nombreux à composer avec cette pulsion de déménagement — et que je ne suis pas la seule à passer mon couvre-feu à regarder des maisons à vendre sur l’internet juste pour me divertir —, j’ai tenté de comprendre les origines du phénomène…

* * *

Premier appel : la sociologue Perla Serfaty-Garzon, qui s’est démarquée dans le monde de la psychologie environnementale et qui a publié plusieurs ouvrages sur la question, notamment Chez soi – Les territoires de l’intimité…

« D’une manière générale, on ne peut pas dire que c’est fréquent d’aspirer à déménager souvent, non ! », me lance-t-elle d’entrée de jeu.

Bon…

L’essayiste me rassure : le phénomène existe tout de même. Puis, sans le comparer au voyage, on peut s’en inspirer pour mieux le comprendre.

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

La sociologue Perla Serfaty-Garzon

Le voyage, c’est se mettre à l’épreuve, c’est prendre quelques risques dans la rencontre avec autrui et avec l’espace des autres. De la même manière, en déménageant, on cherche une dynamisation par quelque chose qui est tout frais. Qui nous oblige à agir et à remettre nos marques…

Perla Serfaty-Garzon, sociologue

Une soif insatiable de nouveau toit ne relève donc pas d’une incapacité à se réjouir de ce qu’on a déjà ? Ou, pire, d’un réflexe de personne gâtée qui croit qu’elle devrait toujours aspirer à plus ?

Perla Serfaty-Garzon semble trouver mes questions un peu absurdes.

ILLUSTRATION ANDRÉ RIVEST, LA PRESSE

Elle me répond qu’au contraire, convoiter une nouvelle demeure, c’est arriver à se projeter ailleurs. En refusant d’être alourdie par ce qu’on a déposé autour de soi, on refuse aussi l’idéal fantasmé de la maison. Ce rêve que plusieurs entretiennent en s’imaginant prendre racine entre quatre murs et embrasser à pleine bouche la stabilité.

« On s’empêche d’y penser tous les jours, mais la vraie vie, c’est l’incertitude, affirme Perla Serfaty-Garzon. C’est quelque chose qui peut basculer d’un jour à l’autre ! Nous vivons donc avec le besoin de croire que la maison d’hier sera à la même place aujourd’hui et demain… Avoir la capacité de déménager, c’est plutôt arriver à se dire : “Je suis capable d’assumer le risque d’être ailleurs, j’ai confiance en moi et je peux emporter partout mes racines. Je ne suis pas un arbre, je suis un être qui a des pieds, et les pieds sont faits pour marcher.” »

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Le chercheur Unsal Ozdilek voit les choses un peu différemment, lui…

ILLUSTRATION ANDRÉ RIVEST, LA PRESSE

J’ai contacté le professeur de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, puisqu’il mène depuis des années des recherches en immobilier. Travail qu’il oriente aujourd’hui vers le poids de l’information sur notre santé mentale.

Attachez-vous bien !

D’emblée, il me précise que l’envie de déménager est un phénomène connu dans les pays développés. Or, ce n’est que la pointe de l’iceberg. L’expression d’une réalité qui tombe dans ses cordes de chercheur et qu’il nomme « le malaise de l’information »…

« Nos neurones sont excités lorsqu’ils rencontrent une nouvelle information parce qu’ils veulent la comprendre. Or, quand ils arrivent à la résoudre, elle devient une mémoire. Donc, la prochaine fois qu’on croisera cette information, les neurones seront moins intéressés, puisqu’ils seront conditionnés. À la longue, on s’ennuiera. C’est pourquoi notre cerveau est motivé à toujours chercher la nouveauté. »

ILLUSTRATION ANDRÉ RIVEST, LA PRESSE

Unsal Ozdilek m’explique que lorsqu’on envisage de déménager, on a accès à une panoplie de données à apprivoiser : on analyse les différents attributs de la propriété, son emplacement, la faune de son quartier, ses coûts. Chacun de ces attributs nous amène de la nouveauté et de l’excitation. Le problème, c’est qu’une fois installé dans la maison, après un certain nombre d’années, il y a de bonnes chances que l’excitation ne soit plus au rendez-vous. Notre cerveau voudra de nouveau de la découverte, et on relancera le bal de la quête d’appartement…

« En somme, le déménagement est l’expression d’un besoin de nouveauté, dit le chercheur. Il va venir apaiser notre soif de nouvelles informations, mais nos attentes partiront en fumée lorsqu’on aura atteint ce qu’on cherchait à obtenir, puisque les neurones s’habituent à une même information… »

J’en comprends donc que j’ai le cerveau nomade et insatiable. Les pieds sans racines. Le cœur dénué du fantasme d’une maison dans laquelle faire habiter toute une lignée… Et que ce n’est pas un problème, mais peut-être l’expression d’une culture où l’information est fleuve.

L’année 2022 commence avec bien des défis dont personne ne voulait, mais on peut au moins se défaire de la culpabilité d’avoir encore envie d’un nouveau toit.

(Ça fait que si vous voyez passer un beau cinq et demie à Montréal, avec une petite cour et de grandes fenêtres, ce serait gentil de me faire signe.)