Il restait deux jours avant les vacances scolaires.

Publié le 26 mai

Sur la photo, Xavier Lopez, 10 ans, pose avec un méritas. Le sourire craquant, les joues rosies, le regard fier.

C’est sa mère, Felicha Martinez, qui a pris la photo lors de la cérémonie de fin d’année à l’école primaire Robb à Uvalde, au Texas.

La mère a dit à son fils : « Je suis fière de toi, je t’aime. » Quelques heures plus tard, elle apprenait la pire nouvelle que puisse apprendre un parent : son enfant faisait partie des victimes innocentes de la tuerie qui a décimé sa classe de quatrième année. Plus jamais elle ne pourra le serrer dans ses bras. Ce sourire, immortalisé sur sa photo, était le dernier qu’il lui offrait.

« Ce sourire, je ne l’oublierai jamais », a dit la mère au Washington Post, la voix brisée, le cœur encore plus. « Ça remontait toujours le moral des gens. »

Au lendemain du massacre d’Uvalde qui a volé la vie et les rêves de 19 enfants et de 2 enseignantes, je peine à trouver ce qui pourrait encore remonter le moral des Américains.

Je lis les histoires de chacune des victimes. Je vois défiler leur visage souriant qui ne sourira plus. Je pense à Eva Mireles, cette enseignante dévouée qui donnait l’impression aux parents qu’elle n’enseignait qu’à leur enfant et pouvait remuer ciel et terre pour veiller au bien-être d’un élève autiste. Elle a été abattue alors qu’elle tentait de protéger ses élèves.

Je pense à Irma Garcia, enseignante de quatrième année fort appréciée qui avait 23 ans d’expérience. Assassinée elle aussi en tentant de sauver ses élèves.

  • Eva Mireles, enseignante

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’EVA MIRELES

    Eva Mireles, enseignante

  • Irma Garcia, enseignante

    PHOTO TIRÉE DE TWITTER

    Irma Garcia, enseignante

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Je pense à tous ces enfants de 10 ans qui n’auront jamais 11 ans. Plusieurs sont nés l’année de la tuerie de Sandy Hook, qui avait fait 27 victimes, dont 20 enfants, dans une école primaire du Connecticut. L’année où tant d’Américains, les yeux gonflés d’effroi, ont dit haut et fort : « Plus jamais. » L’année où on a cru qu’il y aurait un « avant » et un « après ».

Les 19 enfants et leurs 2 enseignantes morts mardi ont été victimes du tueur qui a fait irruption dans leur classe et pointé vers eux son arme achetée légalement. Mais ils ont surtout été victimes d’une autre décennie de promesses non tenues et d’immobilisme politique en matière de contrôle des armes à feu et de prévention de la violence armée aux États-Unis. Ils sont victimes du puissant lobby des armes à feu de la National Rifle Association et de sa complicité avec les élus républicains. Ils sont victimes d’une classe de cancres politiques (parmi lesquels on compte aussi au moins deux sénateurs démocrates) et de leurs lois laxistes qui permettent à un jeune Texan de s’offrir deux fusils d’assaut pour ses 18 ans⁠1.

En voyant défiler les photos et les histoires des victimes, j’ai surtout pensé à la peine infinie de cette communauté de plus en plus grande de parents qui ont perdu un enfant dans une tuerie aux États-Unis. À la tristesse et la colère qu’ils ont pu ressentir en apprenant qu’en dépit des sursauts d’émoi et d’indignation au lendemain de chaque tuerie, le même scénario d’horreur, pourtant évitable, se répète encore et encore.

Il n’y a pas eu « d’avant » ni « d’après » comme on l’espérait. Avant, des enfants mouraient. Après, ils meurent encore.

Les armes à feu constituent la principale cause de décès chez les enfants et les adolescents aux États-Unis. Les enfants âgés de 5 à 14 ans y sont 21 fois plus susceptibles d’être tués par des armes à feu que ceux des autres pays riches⁠2.

Sans des lois très strictes de contrôle des armes à feu, d’autres enfants américains mourront encore.

« Gouverneur Abbott, je dois dire quelque chose. C’est maintenant qu’il faut empêcher la prochaine fusillade, et vous ne faites rien », a lancé mercredi Beto O’Rourke, candidat démocrate au poste de gouverneur du Texas, en interrompant la conférence de presse de son adversaire républicain Greg Abbott qui réduisait la tuerie au geste fou d’une « personne démente ». Le coup d’éclat du politicien démocrate, escorté par des policiers vers la sortie, lui a valu d’être traité de « fils de pute dérangé » par le maire d’Uvalde.

Même s’il y a peu de raisons d’être optimiste pour la suite des choses, certains refusent de baisser les bras. C’est le cas de David Hogg, survivant de la tuerie dans une école secondaire de Parkland, en Floride, en 2018, et cofondateur du mouvement étudiant pour le contrôle des armes à feu #NeverAgain.

Au lendemain du massacre dans son école, qui avait entraîné la mort de 17 personnes, le jeune homme, âgé alors de 17 ans, déclarait à CNN : « Nous sommes des enfants. Vous êtes les adultes. Vous devez prendre des mesures et jouer votre rôle. Travaillez ensemble. Mettez de côté votre politique et faites quelque chose. »

Il a répété le même message au lendemain de la tuerie d’Uvalde en espérant que cette fois-ci soit la bonne. « Je veux que mes futurs enfants naissent dans un pays où je les dépose à l’école sans craindre que ce soit la dernière fois que je les vois. Ce n’est pas un problème démocrate ou républicain. Nous sommes tous d’accord pour dire que nos enfants et les Américains doivent être en sécurité dans leurs écoles et leurs communautés. Agissons. »

Je doute que ça arrive. Mais j’espère de tout cœur me tromper.

1. Lisez le texte de Richard Hétu
2. Consultez l’étude (en anglais)