Il restait deux jours avant les vacances scolaires.

Sur la photo, Xavier Lopez, 10 ans, pose avec un méritas. Le sourire craquant, les joues rosies, le regard fier.

C’est sa mĂšre, Felicha Martinez, qui a pris la photo lors de la cĂ©rĂ©monie de fin d’annĂ©e Ă  l’école primaire Robb Ă  Uvalde, au Texas.

La mĂšre a dit Ă  son fils : « Je suis fiĂšre de toi, je t’aime. » Quelques heures plus tard, elle apprenait la pire nouvelle que puisse apprendre un parent : son enfant faisait partie des victimes innocentes de la tuerie qui a dĂ©cimĂ© sa classe de quatriĂšme annĂ©e. Plus jamais elle ne pourra le serrer dans ses bras. Ce sourire, immortalisĂ© sur sa photo, Ă©tait le dernier qu’il lui offrait.

« Ce sourire, je ne l’oublierai jamais », a dit la mĂšre au Washington Post, la voix brisĂ©e, le cƓur encore plus. « Ça remontait toujours le moral des gens. »

Au lendemain du massacre d’Uvalde qui a volĂ© la vie et les rĂȘves de 19 enfants et de 2 enseignantes, je peine Ă  trouver ce qui pourrait encore remonter le moral des AmĂ©ricains.

Je lis les histoires de chacune des victimes. Je vois dĂ©filer leur visage souriant qui ne sourira plus. Je pense Ă  Eva Mireles, cette enseignante dĂ©vouĂ©e qui donnait l’impression aux parents qu’elle n’enseignait qu’à leur enfant et pouvait remuer ciel et terre pour veiller au bien-ĂȘtre d’un Ă©lĂšve autiste. Elle a Ă©tĂ© abattue alors qu’elle tentait de protĂ©ger ses Ă©lĂšves.

Je pense Ă  Irma Garcia, enseignante de quatriĂšme annĂ©e fort apprĂ©ciĂ©e qui avait 23 ans d’expĂ©rience. AssassinĂ©e elle aussi en tentant de sauver ses Ă©lĂšves.

  • Eva Mireles, enseignante

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’EVA MIRELES

    Eva Mireles, enseignante

  • Irma Garcia, enseignante

    PHOTO TIRÉE DE TWITTER

    Irma Garcia, enseignante

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Je pense Ă  tous ces enfants de 10 ans qui n’auront jamais 11 ans. Plusieurs sont nĂ©s l’annĂ©e de la tuerie de Sandy Hook, qui avait fait 27 victimes, dont 20 enfants, dans une Ă©cole primaire du Connecticut. L’annĂ©e oĂč tant d’AmĂ©ricains, les yeux gonflĂ©s d’effroi, ont dit haut et fort : « Plus jamais. » L’annĂ©e oĂč on a cru qu’il y aurait un « avant » et un « aprĂšs ».

Les 19 enfants et leurs 2 enseignantes morts mardi ont Ă©tĂ© victimes du tueur qui a fait irruption dans leur classe et pointĂ© vers eux son arme achetĂ©e lĂ©galement. Mais ils ont surtout Ă©tĂ© victimes d’une autre dĂ©cennie de promesses non tenues et d’immobilisme politique en matiĂšre de contrĂŽle des armes Ă  feu et de prĂ©vention de la violence armĂ©e aux États-Unis. Ils sont victimes du puissant lobby des armes Ă  feu de la National Rifle Association et de sa complicitĂ© avec les Ă©lus rĂ©publicains. Ils sont victimes d’une classe de cancres politiques (parmi lesquels on compte aussi au moins deux sĂ©nateurs dĂ©mocrates) et de leurs lois laxistes qui permettent Ă  un jeune Texan de s’offrir deux fusils d’assaut pour ses 18 ans⁠1.

En voyant dĂ©filer les photos et les histoires des victimes, j’ai surtout pensĂ© Ă  la peine infinie de cette communautĂ© de plus en plus grande de parents qui ont perdu un enfant dans une tuerie aux États-Unis. À la tristesse et la colĂšre qu’ils ont pu ressentir en apprenant qu’en dĂ©pit des sursauts d’émoi et d’indignation au lendemain de chaque tuerie, le mĂȘme scĂ©nario d’horreur, pourtant Ă©vitable, se rĂ©pĂšte encore et encore.

Il n’y a pas eu « d’avant » ni « d’aprĂšs » comme on l’espĂ©rait. Avant, des enfants mouraient. AprĂšs, ils meurent encore.

Les armes Ă  feu constituent la principale cause de dĂ©cĂšs chez les enfants et les adolescents aux États-Unis. Les enfants ĂągĂ©s de 5 Ă  14 ans y sont 21 fois plus susceptibles d’ĂȘtre tuĂ©s par des armes Ă  feu que ceux des autres pays riches⁠2.

Sans des lois trĂšs strictes de contrĂŽle des armes Ă  feu, d’autres enfants amĂ©ricains mourront encore.

« Gouverneur Abbott, je dois dire quelque chose. C’est maintenant qu’il faut empĂȘcher la prochaine fusillade, et vous ne faites rien », a lancĂ© mercredi Beto O’Rourke, candidat dĂ©mocrate au poste de gouverneur du Texas, en interrompant la confĂ©rence de presse de son adversaire rĂ©publicain Greg Abbott qui rĂ©duisait la tuerie au geste fou d’une « personne dĂ©mente ». Le coup d’éclat du politicien dĂ©mocrate, escortĂ© par des policiers vers la sortie, lui a valu d’ĂȘtre traitĂ© de « fils de pute dĂ©rangé » par le maire d’Uvalde.

MĂȘme s’il y a peu de raisons d’ĂȘtre optimiste pour la suite des choses, certains refusent de baisser les bras. C’est le cas de David Hogg, survivant de la tuerie dans une Ă©cole secondaire de Parkland, en Floride, en 2018, et cofondateur du mouvement Ă©tudiant pour le contrĂŽle des armes Ă  feu #NeverAgain.

Au lendemain du massacre dans son Ă©cole, qui avait entraĂźnĂ© la mort de 17 personnes, le jeune homme, ĂągĂ© alors de 17 ans, dĂ©clarait Ă  CNN : « Nous sommes des enfants. Vous ĂȘtes les adultes. Vous devez prendre des mesures et jouer votre rĂŽle. Travaillez ensemble. Mettez de cĂŽtĂ© votre politique et faites quelque chose. »

Il a rĂ©pĂ©tĂ© le mĂȘme message au lendemain de la tuerie d’Uvalde en espĂ©rant que cette fois-ci soit la bonne. « Je veux que mes futurs enfants naissent dans un pays oĂč je les dĂ©pose Ă  l’école sans craindre que ce soit la derniĂšre fois que je les vois. Ce n’est pas un problĂšme dĂ©mocrate ou rĂ©publicain. Nous sommes tous d’accord pour dire que nos enfants et les AmĂ©ricains doivent ĂȘtre en sĂ©curitĂ© dans leurs Ă©coles et leurs communautĂ©s. Agissons. »

Je doute que ça arrive. Mais j’espùre de tout cƓur me tromper.

1. Lisez le texte de Richard HĂ©tu
2. Consultez l’étude (en anglais)