(New York) Si une fusillade dans une école primaire n’entraîne pas de changement majeur en matière de contrôle des armes à feu, qu’est-ce que ça prendrait ?

Publié le 25 mai
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

La question a déjà été posée après la tuerie du 14 décembre 2012 à Newtown, au Connecticut. Malgré les efforts d’un Barack Obama ému aux larmes et de son vice-président, Joe Biden, le Congrès n’a même pas réussi à adopter la plus élémentaire des réformes sur la vérification des antécédents d’acheteurs d’armes à feu.

Puis, le 14 février 2018, un massacre survenu à l’école secondaire Marjory Stoneman Douglas, à Parkland, en Floride, a donné naissance à un nouveau militantisme. Un militantisme nourri par la colère d’élèves charismatiques comme Emma Gonzalez et David Hogg, qui ont entraîné une génération d’adolescents dans la rue et inspiré leurs parents.

Ce militantisme a contribué à imposer la question du contrôle des armes à feu parmi les grands thèmes des élections de mi-mandat de novembre 2018.

« Un certain nombre de démocrates dans le pays ont été élus en partie parce qu’ils soutenaient des lois plus strictes sur les armes à feu », a rappelé Robert Spitzer, politologue à l’Université d’État de New York à Cortland et expert de la question des armes à feu, lors d’un entretien téléphonique.

Après la tuerie de l’école primaire d’Uvalde, au Texas, il ne faudrait donc pas s’étonner de voir la question du contrôle des armes à feu resurgir parmi les thèmes qui animeront la campagne en vue des prochaines élections de mi-mandat, qui auront lieu en novembre prochain.

Mais la question de Newtown demeure d’actualité. Qu’est-ce que ça prendrait ?

La décision de la Cour suprême

Pour le moment, on peut parler d’une tempête parfaite. Le massacre d’Uvalde survient dix jours après la tuerie raciste de Buffalo. Et précède de quelques semaines seulement une décision attendue de la Cour suprême sur les armes à feu qui pourrait susciter une vive controverse aux États-Unis.

Cette décision pourrait invalider une loi de New York qui limite le droit des citoyens de l’État de sortir armés de leur domicile. Depuis 1913, les New-Yorkais doivent prouver qu’ils ont des raisons de craindre pour leur sécurité pour obtenir un permis de port d’armes dissimulées. Lors de l’audition de cette cause, en mars dernier, les juges conservateurs de la plus haute juridiction américaine ont laissé entendre que l’État de New York avait violé le deuxième amendement de la Constitution en adoptant sa loi.

« Je suis totalement convaincu qu’ils vont se prononcer contre cette loi et pour une sorte de droit des citoyens ordinaires à porter des armes sur eux en public », a dit le professeur Spitzer.

Cette décision sera sujette à d’énormes critiques, et cela, combiné à la vague de fusillades des derniers jours – et je déteste dire qu’il y en aura probablement d’autres –, fera de la question du contrôle des armes à feu un enjeu électoral que personne ne pourra ignorer.

Robert Spitzer, politologue à l’Université d’État de New York à Cortland

Outre New York, seulement huit autres États américains ont des lois aussi strictes en matière de port d’armes dissimulées. C’est peu, mais le message qu’enverrait la Cour suprême en les déclarant inconstitutionnelles serait entendu partout aux États-Unis, selon Robert Spitzer.

« Ce sera un feu vert pour les militants pro-armes », a-t-il dit. « C’est là que la décision de la Cour suprême pourrait avoir un effet négatif et entraîner des conséquences funestes. »

L’immobilisme de Washington

En attendant, il ne manquera pas de démocrates pour dénoncer l’immobilisme de Washington sur la question du contrôle des armes à feu.

« Les gens qui sont ici ne sont pas totalement fous, et s’ils ne peuvent pas voir que nous devons faire quelque chose tout en protégeant nos droits au deuxième amendement, alors nous nions une réalité qui se produit bien trop souvent », a déclaré le sénateur du Montana Jon Tester, un des plus modérés du groupe démocrate.

Mais cet immobilisme ne tient pas seulement à l’inféodation des élus républicains du Congrès au lobby des armes à feu. Plusieurs d’entre eux se sont contentés mardi d’offrir leurs « pensées et prières » à la suite de la tuerie d’Uvalde. Le sénateur du Texas Ted Cruz, un des politiciens préférés de la National Rifle Association, n’a pas dérogé à ce rituel.

PHOTO ELIZABETH FRANTZ, ARCHIVES REUTERS

Ted Cruz, sénateur républicain du Texas

Cet immobilisme participe aussi du refus d’au moins deux sénateurs démocrates d’abolir ou de suspendre la règle d’obstruction parlementaire connue sous le nom de « filibuster » qui permet à une minorité de 41 sénateurs de bloquer la plupart des projets de loi.

« Le filibuster est la seule chose qui nous empêche de sombrer dans la folie totale », a déclaré le sénateur démocrate de Virginie-Occidentale Joe Manchin, dont le raisonnement est loin de faire l’unanimité.

Dans l’état actuel des choses, au moins 10 sénateurs républicains doivent se joindre aux 50 sénateurs du groupe démocrate pour adopter la moindre mesure destinée à restreindre l’accès aux armes à feu. Le sénateur Manchin estime que le « bon sens » devrait suffire à les convaincre d’abandonner leur résistance.

Mais cette résistance a survécu à Newtown. Elle a survécu à Parkland. La question est de savoir si elle survivra aussi à Uvalde, malgré l’horreur d’un bilan qui déchire le cœur, malgré la tempête parfaite qui s’annonce.

La réponse risque d’être affligeante.

En chiffres

États ayant le plus de morts par arme à feu (morts par 100 000 habitants)

  • Mississippi : 28,6
  • Louisiane : 26,3
  • Wyoming : 25,9
  • Missouri : 23,9
  • Alabama : 23,6

États ayant le moins de morts par arme à feu (morts par 100 000 habitants)

  • New York : 5,3
  • Rhode Island : 5,1
  • New Jersey : 5,0
  • Massachusetts : 3,7
  • Hawaii : 3,4

Source : Pew Research Center, 2022