Une hausse des avortements. Voilà l’effet probable de l’abolition pressentie de Roe c. Wade par la Cour suprême des États-Unis, abolition qui permettrait aux États américains qui le désirent de bannir l’avortement, voire de le criminaliser.

Publié le 4 mai

Ce n’est pas mon petit doigt qui me le dit, mais bien la science. Une analyse des taux d’avortement dans 150 pays, publiée il y a à peine un mois par l’Institut Guttmacher en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé, démontre que parmi les pays les mieux nantis de la planète, ceux qui ont des lois permissives sur l’avortement ont aussi les taux d’avortement les plus bas.

Comment explique-t-on cette corrélation qui semble à première vue contre-intuitive ? Selon plusieurs experts, plus les femmes ont de choix pour contrôler leur santé reproductive, que ce soit en matière de contraception, de planification familiale ou d’accès à l’avortement, moins elles ont de grossesses non désirées. Donc, moins d’interruptions de grossesse demandées.

Un peu embêtant comme constat pour ceux qui disent vouloir sauver des centaines de milliers de fœtus de l’assassinat en restreignant l’accès à l’avortement ou en le faisant carrément disparaître.

J’étudiais déjà ce phénomène pendant mon baccalauréat dans une université américaine à la fin des années 1990. À l’époque, la droite conservatrice voulait empêcher l’arrivée aux États-Unis de la pilule abortive, le RU-486 ou son équivalent, affirmant que le taux d’avortement allait grimper en flèche.

C’est plutôt le contraire qui est arrivé. Le taux d’avortement aux États-Unis, qui a atteint un sommet en 1980 avec 29,3 avortements pour 1000 femmes en âge de se reproduire, est passé sous la barre des 20 avortements après l’approbation de la pilule abortive en 2000 et n’a cessé de chuter depuis. Selon les plus récentes statistiques disponibles, soit celles de 2017, le taux d’avortement aux États-Unis tourne autour de 13,5. Un plancher historique.

Malgré ces chiffres éloquents ne datant pas d’hier, le mouvement qui se dit « pro-vie » et qui en mène large au sein du Parti républicain continue tête baissée sa croisade contre le droit à l’avortement.

Pas contre l’avortement lui-même, puisque la pratique ne disparaîtra pas, selon ce que la science nous dit, mais contre le droit des femmes d’avoir le contrôle ultime sur leur vie reproductive.

Car c’est ça, la cible. La véritable cible.

Le match de fléchettes est pourtant loin d’être gagné.

La réaction à travers les États-Unis est vive depuis le scoop de Politico mis en ligne lundi soir. Le média d’information a mis la main sur le brouillon d’une décision de la Cour suprême qui annulerait la protection du droit à l’avortement à la grandeur des États-Unis.

Si cette décision est confirmée, chaque État fera à sa tête. On sait d’ores et déjà qu’au moins 13 États interdiront la grande majorité des interruptions volontaires de grossesse. D’autres serreront la vis.

Pour les Américaines qui voudront avoir recours à un avortement, ce sera un véritable casse-tête. Elles devront soit se rendre dans un État où l’interruption de grossesse sera toujours permise, se procurer la pilule abortive (par la poste, notamment) ou avoir recours à un avortement clandestin, mettant, dans les pires des cas, leur santé, voire leur vie en danger.

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Mardi, les manifestations pour protéger le droit à l’avortement ne se sont pas fait attendre à Washington comme à New York, où des milliers de personnes sont sorties dans les rues. Il faudra voir si ce mouvement fera boule de neige.

En 2016, les Américaines s’étaient mobilisées par millions pour défendre leurs droits après l’élection de Donald Trump. Et la menace n’était que théorique. Cette fois, elle est bien réelle, et il y a fort à parier que les chapeaux roses – les pussy hats  – de la Marche des femmes vont reprendre du service.

Les politiciens n’ont pas perdu une seconde non plus. À Washington, le président Joe Biden a promis de livrer une grande bataille politique pour le droit des femmes.

Les stars de la gauche de son parti, dont la sénatrice Elizabeth Warren et la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, ont lancé un vibrant appel à la mobilisation des troupes démocrates.

Et tout ça, à six mois à peine de la tenue des élections de mi-mandat qui pourraient redessiner le partage du pouvoir au Congrès américain.

On s’attendait à ce que les démocrates – gangrénés par leurs dissensions internes et le manque de popularité de leur président – soient punis aux urnes. Mais voilà que la question de l’avortement risque de rebattre toutes les cartes en donnant au parti un point de ralliement. Une cause. Une cible. Une véritable cible.