Je leur dois les patates écrasées, les ramens au fromage et kimchi, les cornichons-minute. Je leur dois la majorité de mes explorations culinaires, en fait. Pourtant, elles ne sont pas cheffes. Juste amatrices de bonne bouffe et actives sur Instagram…

Publié le 8 janvier

J’aime bien cuisiner. Le problème, c’est que la tâche revient souvent – surtout avec une énième triste fermeture des restaurants – et que ma créativité a ses limites. À court d’idées, je pourrais évidemment feuilleter un des livres de recettes qui traînent sur mon comptoir… Mais la vérité, c’est que j’ouvre plutôt Instagram pour regarder ce que Théo et Virginie ont cuisiné.

La première travaille dans le monde de la beauté, la seconde en gestion. Leur profession ne les amène pas du tout à cuisiner, mais leur passion, elle, les pousse à faire partager leurs repas sur la plateforme sociale. Au quotidien, elles m’influencent plus que n’importe quel chef ou n’importe quelle publicité.

À leur grand étonnement !

« Mon intention n’est tellement pas d’inspirer les gens… », me lance Virginie Gascon Lauzon en riant. C’est la première fois qu’on se parle, elle et moi. Je suis Virginie sur Instagram depuis des années. Je sais où elle travaille (elle est formatrice expérience client pour la pizzéria 900) et ce qu’elle aime manger, mais je ne l’ai jamais rencontrée. On vit à une époque formidable !

Alors, si ce n’est pas pour inspirer autrui, pourquoi partager des clichés de spaghettis aglio e olio, de gravlax et de casserole déjeuner aux brocolis ?

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Virginie Gascon Lauzon

Si je publie une photo, c’est parce que je suis fière de moi ! C’est simplement l’illustration de mon intérêt réel pour la nourriture. Mais si ça t’inspire, c’est probablement parce que c’est accessible. Ça te montre que la fille qui a une job de 40 heures semaine et qui ne fait pas ça dans la vie peut elle aussi se faire une belle assiette… Même un lundi soir !

Virginie Gascon Lauzon

Vrai. Et si j’ai envie d’imiter cette fille, ce n’est pas parce que je ressens la moindre pression ou culpabilité (je suis très à l’aise de manger un grilled-cheese pour souper), mais parce que son enthousiasme est contagieux.

« Quand je vois des ‟gens normaux” cuisiner, je réalise qu’il ne faut pas une formation particulière pour réussir cette recette-là, me lance Théo Dupuis-Carbonneau. Même si elle me paraissait d’abord intimidante, je serai motivée à la faire ! »

Théo est cheffe de contenu beauté chez Elle Québec et Elle Canada. Elle est aussi ma source d’inspiration numéro 1 quand vient le temps de goûter un nouveau mets. Et je suis loin d’être seule dans son fan club… « Je me fais beaucoup parler de mes publications sur Instagram, je sens qu’elles sont appréciées. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Théo Dupuis-Carbonneau adore faire partager sa passion pour la cuisine sur Instagram.

Je me vois comme une curatrice des nombreuses recettes qu’on peut trouver ! J’aime dire que j’ai essayé tel ou tel plat et qu’il était vraiment bon ! Les gens qui me suivent connaissent un peu ma pastille de goûts et mon univers de saveurs… Ils en viennent à me faire confiance.

Théo Dupuis-Carbonneau

Une curatrice, voilà ! Au fond, ce n’est pas de chefs que j’ai besoin, au quotidien. C’est d’un tri dans l’offre immense. D’ailleurs, Virginie Gascon Lauzon y va pour sa part d’une très bonne comparaison : « J’adore la musique, mais je suis nulle pour en découvrir de la nouvelle ! J’aime que quelqu’un fasse la recherche à ma place. Je pense que c’est la même chose qui arrive avec la nourriture sur Instagram. »

Je suis une curieuse avec un fond de paresse. Les instagrammeuses qui défrichent le terrain gastronomique sont mes précieux repères. Elles sont aussi très puissantes…

« Certaines personnalités de type foodie ont plus d’abonnés que des chefs », me fait remarquer Catherine Binette, directrice de comptes à l’agence Clark Influence. Maintenant, est-ce que le nombre d’abonnés est un gage de succès ?

« C’est certainement une question que l’on peut se poser, poursuit celle qui se spécialise dans le marketing en alimentation. Certains foodies ont réussi à percer grâce à la notoriété qu’ils ont acquise sur leurs plateformes sociales. Et par ‟percer”, je veux dire créer un livre de recettes et en vendre une quantité plutôt impressionnante d’exemplaires. »

Ce qui me fait évidemment penser au phénomène Cassandra Loignon. L’influenceuse et entrepreneure québécoise connaît un grand succès avec ses trois livres de recettes. Elle est présentement suivie par plus de 136 000 personnes, sur Instagram…

  • Des recettes qui nous inspirent à nous mettre nous aussi aux fourneaux.

    PHOTO FOURNIE PAR THÉO DUPUIS-CARBONNEAU

    Des recettes qui nous inspirent à nous mettre nous aussi aux fourneaux.

  • Virginie Gascon Lauzon aime bien cuisiner des œufs coulants parfaits !

    PHOTO FOURNIE PAR VIRGINIE GASCON LAUZON

    Virginie Gascon Lauzon aime bien cuisiner des œufs coulants parfaits !

  • Une appétissante tablée !

    PHOTO FOURNIE PAR THÉO DUPUIS-CARBONNEAU

    Une appétissante tablée !

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En fait, là où les amateurs détonnent des professionnels, c’est dans leur approche « humaine ». Ceux qui popotent tout bonnement sur les réseaux sociaux sont dans l’authenticité. Leur cuisine ressemble à la nôtre, on devine le bordel quotidien, l’essai-erreur, la maladresse. Et à la fin, on découvre un plat qu’on a quand même très envie de manger…

« Il y a un côté un peu pornographique à tout ça, selon la sociologue en alimentation Nathalie Lachance. On a du plaisir à regarder et on va y revenir parce qu’on veut revivre ce moment d’exaltation là. »

Pour Nathalie Lachance, la pandémie de COVID-19 a marqué un tournant dans notre rapport à ces créateurs de contenu. Avec le confinement, il est devenu plus difficile de combler notre besoin de découvertes et de plaisirs alimentaires. En parallèle, le gouvernement québécois nous a encouragés à consommer local, allant jusqu’à lancer un certain Panier bleu…

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

Nathalie Lachance, sociologue de l’alimentation

L’exotisme, on a fini par le trouver chez soi.

Nathalie Lachance, sociologue de l’alimentation

On s’est cherché des petits défis à relever, sur les réseaux sociaux (bonjour, le pain maison !). Par la bande, on s’est attaché à certaines personnalités. Des gens comme nous qui documentent différentes recettes, un peu à la manière de ces grands-mères qui notaient leurs grands succès dans un cahier. Cahier légué de génération en génération…

Au fond, il n’y a rien de bien nouveau dans cette transmission entre amateurs.

D’ailleurs, Nathalie Lachance me rappelle qu’une blogueuse américaine a fait fureur, en 2002, en tentant de réaliser une recette de Julia Child par jour, pendant un an. En s’attaquant aux classiques de l’illustre cheffe, Julie Powell s’est attiré la sympathie d’une horde de lecteurs, ce qui a engendré un best-seller et le film à succès Julie et Julia.

Bref, la nourriture nous unit, même virtuellement.

À ce sujet, j’ai envie de laisser le mot de la fin à Théo Dupuis-Carbonneau : « La bouffe, c’est tellement rassembleur ! La nourriture n’a pas toujours été positive pour moi ; elle a longtemps été liée à la notion de contrôle. Aujourd’hui, cuisiner, c’est une façon de réunir celles et ceux que j’aime. C’est un prétexte pour montrer aux gens qu’ils comptent pour moi. »

C’est peut-être bien parce que l’amour transparaît dans toutes ses publications que j’ai tant envie de copier ses recettes, au fond.

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