L’Assemblée générale des Nations unies s’ouvre le 20 septembre sous le signe de la guerre en Ukraine. Un premier coup d’œil peut laisser croire que la communauté internationale est scindée entre les partisans de l’Ukraine, menés par les États-Unis, et ceux de la Russie, discrètement appuyés par la Chine.

Publié le 20 septembre
Jocelyn Coulon
Jocelyn Coulon Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Il a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017.

Cette lecture est trompeuse. Elle fait fi d’un phénomène en pleine expansion depuis une vingtaine d’années et qui voit de plus en plus de pays se détacher de l’emprise des grandes puissances et devenir plus autonomes sur la scène internationale. Et ce phénomène se fait au détriment des Occidentaux sans pour autant complètement favoriser la Chine et la Russie.

C’est bien l’invasion illégale de l’Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni en 2003 qui a marqué le point de rupture au sein de l’ordre international. Ce crime a envoyé au monde un message sans équivoque : lorsque vous êtes puissants, vous pouvez violer toutes les règles internationales sans que cela porte à conséquence. Jamais Londres et Washington n’ont été sanctionnés pour avoir renversé un gouvernement, tué 200 000 Irakiens et plongé un pays dans le chaos où il est toujours embourbé. Dès lors, la voie était ouverte pour que Poutine agresse l’Ukraine.

De nombreux États ont retenu la leçon et commencé à se doter d’une politique étrangère fondée sur la défense de leurs intérêts nationaux et dont la caractéristique est d’être à géométrie variable. Au diable le multilatéralisme ou les alliances !

Ces États ont aussi préféré créer des regroupements et des organisations où ils partagent un certain nombre d’intérêts communs sans pour autant s’enfermer dans des alliances trop souvent devenues de véritables corsets. Il en a découlé, par exemple, la création en 2006 des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), longtemps vus comme un regroupement de circonstances, mais qui s’est structuré et pèse de tout son poids dans les affaires mondiales.

L’insertion dans les BRICS ne place pourtant aucun de ses membres juniors sous l’emprise de la Russie et de la Chine et ne les prive pas de leur capacité à agir de manière indépendante sur la scène internationale. L’Inde et l’Afrique du Sud exemplifient cette flexibilité et le caractère fluide des nouvelles relations internationales.

Insaisissable Inde

L’Inde est à cet égard un acteur insaisissable. Elle joue le jeu d’une grande puissance, ce qu’elle est du fait de son armement nucléaire et de son poids économique. Les Occidentaux ont pensé la détacher de sa relation privilégiée avec la Russie établie au temps de la Guerre froide en prenant prétexte de la nécessité d’unir les puissances asiatiques contre la Chine.

L’Inde a bien rejoint le QUAD, un regroupement de coopération militaire antichinois avec les États-Unis, l’Australie et le Japon, mais elle est aussi membre d’un regroupement antioccidental, l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), dont le sommet se tenait il y a quelques jours en présence d’un nombre croissant de pays dont certains, comme la Turquie, le Pakistan et l’Égypte, sont des alliés des Américains. En septembre, elle n’a pas hésité non plus à se joindre à des manœuvres militaires conjointes avec la Russie. Le mois prochain, elle fera de même avec les États-Unis. À l’évidence, l’Inde réussit à contrer toute enrégimentation, ce qui fait la marque de son statut de puissance sur la scène internationale.

De son côté, l’Afrique du Sud n’est pas en reste pour ce qui est d’afficher son indépendance. Elle vient de rejeter une demande américaine de prendre ses distances d’avec la Russie en servant à Washington une petite leçon d’histoire.

En visite dans la capitale américaine, le président Cyril Ramaphosa a rappelé que du temps de l’apartheid, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France étaient dans le camp des racistes alors que la Russie était auprès de Nelson Mandela.

Enfonçant le clou, sa ministre des Affaires étrangères s’est moquée de la dernière proposition américaine visant à réformer le Conseil de sécurité de l’ONU pour empêcher la Russie d’user de son droit de veto. Pour la ministre, les leçons de morale ne passent plus. « Il est hypocrite de critiquer le veto seulement à cause de l’usage qu’en fait la Russie, a-t-elle fait remarquer, c’est là que le droit international commence à ne plus vouloir rien dire. »

C’est dans ce contexte que cette Assemblée générale promet d’être mémorable. Les Occidentaux et leurs médias feront la part belle à l’Ukraine malgré l’appel d’un nombre croissant de pays réclamant de la présidence de l’Assemblée que d’autres questions — développement, énergie, environnement — soient abordées. De leur côté, la Russie et la Chine vont camper sur leurs positions alors que tous les États plutôt indifférents à la crise ukrainienne chercheront à maximiser les options que leur offre ce monde multipolaire.

La coopération s’observe tous les jours à l’ONU comme dans son Conseil de sécurité, mais il n’y a plus au sein des 193 membres le sens d’une responsabilité collective envers certains problèmes, particulièrement ceux concernant la sécurité. Ce temps est révolu. La matrice commune à ce triste résultat est le soin particulier mis par les grandes puissances à violer et dévoyer les règles de l’ordre international.

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