Ces dernières semaines, Vladimir Poutine a repris ses bombardements dans la région d’Odessa et de Mikolaïv. On voit bien que le contrôle du Sud ukrainien et de la mer Noire est toujours dans ses visées, y compris Odessa, cette cité balnéaire stratégique que le Kremlin a toujours considérée comme un port de la Russie lui revenant d’office.

Publié le 11 août
André Lamoureux
André Lamoureux Politologue, Université du Québec à Montréal

Or, Odessa fut la ville de résidence du célèbre opposant Léonide Pliouchtch, où sa famille avait décidé de s’établir après la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci y a effectué des études en mathématiques et physique, spécialisation qu’il a enrichie à Kyiv pour devenir ingénieur. Politiquement, Pliouchtch a finalement grossi le camp des opposants, dénonçant la répression en URSS sous le régime de Léonid Brejnev et se révélant un ardent défenseur de la cause nationale ukrainienne. Cet engagement lui a valu l’emprisonnement et une torture infernale.

Si Léonide Pliouchtch vivait encore, s’il voyait la barbarie perpétrée par Moscou, surtout les bombardements sauvages de l’Ukraine et d’Odessa, il serait sans doute à nouveau foudroyé et terrorisé.

Le calvaire de Léonide Pliouchtch

Au cours des années 1960, Léonide Pliouchtch rompit progressivement avec l’héritage soviétique après la publication du rapport de Khrouchtchev (au XXe Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique) dévoilant les crimes de Staline. Après avoir réprouvé l’écrasement de la révolution hongroise par les tanks russes (1956), il s’en prit à l’arrestation et l’emprisonnement de militants ukrainiens nationalistes qui réclamaient la fondation d’un État socialiste ukrainien indépendant (1961-1965). Ces militants qui s’étaient associés au Samizdat (voix de l’opposition en URSS) soutenaient que l’Ukraine était devenue un « appendice » de la Russie, une « colonie » de Moscou.

Leur programme déclarait que dans tous les aspects de l’existence de l’Ukraine, « pèse la politique chauvine et impérialiste de la Russie ».

Tenace, Pliouchtch s’est aussi porté à la défense d’intellectuels démocrates, comme Alexandre Guinzbourg et Iouri Galanskov, condamnés et emprisonnés outrageusement en 1968. Dans cette affaire, il qualifia les dirigeants de l’URSS « d’héritiers bâtards et thermidoriens d’octobre ». Parallèlement, il dénonça l’écrasement du « Printemps de Prague » par l’armée russe. Tout cela le poussa à fonder le « Groupe d’initiative pour la défense des droits de l’homme en URSS ». Il fut finalement arrêté en 1972 pour « propagande et agitation antisoviétiques ».

Incarcéré à l’hôpital psychiatrique de Dniepropetrovsk (où s’entassaient les prisonniers politiques), il fut victime des pires sévices : injections brutales de médicaments neuroleptiques (« camisole chimique »), violences physiques, bains de glace verrouillés avec barres de fer, etc. C’est en janvier 1976 qu’il fut relâché, grâce à une campagne mondiale percutante menée notamment par le Comité international des mathématiciens.

Répercussions à Montréal

Trois mois plus tard, le 7 avril 1976, une grande assemblée de solidarité avec Léonide Pliouchtch fut tenue à Montréal. Le célèbre mathématicien y était en personne, anéanti, tuméfié, affaibli au plus haut point, mais ce fut un moment de solidarité remarquable. Plus de 1200 personnes y participèrent dont 400 à 500 personnes de la communauté ukrainienne. J’y étais moi-même, à titre de membre du comité organisateur de l’événement. Plusieurs entités s’étaient associées à l’événement, dont de grandes organisations syndicales, des associations démocratiques et une partie des mouvements de gauche, tandis que les mouvements « marxistes-léninistes » de l’époque se défilaient dans un abject silence.

Après sa libération, le célèbre opposant ukrainien se réfugia en France. À compter de 1993 (« Ukraine : À nous l’Europe »), il s’associa encore plus fortement à la cause ukrainienne. En 2014, un an avant son décès, il dénonçait l’annexion de la Crimée tout en appuyant la révolte du Maïdan dans la perspective d’une intégration de l’Ukraine à l’Europe.

L’œuvre du Kremlin, rien d’autre

C’est la despotique Catherine II de Russie qui, la première, a institué la colonisation et la vassalisation de l’Ukraine. Sous son règne (1762 à 1796), la tsarine a envoyé ses troupes à la conquête de Kherson, Marioupol, Simferopol (en Crimée), Sébastopol et Odessa ; puis de la Pologne orientale, la Lituanie et la Biélorussie. Après le règne brutal d’Ivan le Terrible, Catherine II a donc définitivement établi l’impérialisme grand-russe, la russification, tandis que Staline et l’actuel maître du Kremlin l’ont tout simplement perpétuée en étouffant les nations environnantes, en bâillonnant et en tuant les opposants. De la torture de Pliouchtch à la situation actuelle, c’est la même recette qui est reprise.

Conséquemment, en Occident, les élucubrations de la gauche radicale et communautariste étonnent encore, au Québec comme ailleurs. Essentiellement, on dénonce abstraitement la « guerre », mais on refuse de dénoncer directement le régime de Poutine, comme l’a démontré récemment Québec solidaire ; pis encore, on s’en fait ouvertement complice, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon et LFI en France. Tout récemment, Amnistie internationale y a même apporté son odieuse contribution.

Que dire de la fable voulant que la guerre actuelle en Ukraine soit le fait d’une provocation de l’OTAN ? Cette prétention s’avère aussi de la douce musique aux oreilles de Poutine, mais elle cache une connivence méprisable avec cet oppresseur formé à l’école du KGB.

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