Je suis atteinte d’un handicap physique depuis toujours ; la conséquence d’un cancer pédiatrique. Malgré ma démarche un peu inhabituelle, ce handicap ne m’a jamais véritablement freinée. Pourtant, j’ai toujours tenté de le minimiser. Pas par honte. Mais très certainement par crainte qu’on ne me juge pas à la hauteur de certaines situations.

Publié le 2 juin
Julie Desjardins
Julie Desjardins Directrice principale, affaires publiques, CASACOM

Il est vrai que l’inclusion est devenue, au cours des dernières années, un concept décidément à la mode. Les évènements sur le sujet se sont multipliés. Il y est souvent question d’inclusion féminine et de diversité culturelle. Parfois de diversité sexuelle. Rarement de diversité corporelle ou de handicap.

Nous soulignons en ce moment la Semaine québécoise des personnes handicapées. Plus de 16 % de la population québécoise de 15 ans et plus a une incapacité. Tous les handicaps ne sont pas égaux. Néanmoins, plus de la moitié des Québécois qui ont une incapacité occupent un emploi.

Et pourtant. Ils sont pratiquement absents des modèles professionnels qu’on nous propose.

Après 20 ans de vie active dans les milieux d’affaires, il me serait encore impossible de nommer un seul haut dirigeant d’entreprise atteint d’une incapacité quelconque.

Force est de constater qu’encore aujourd’hui, on peine à célébrer et à mettre en valeur les travailleurs handicapés, qui contribuent pourtant à la croissance des entreprises, de la même façon qu’on le fait avec les modèles féminins ou la diversité ethnoculturelle, par exemple. Heureusement, des initiatives portées par quelques entreprises qui osent, des organisations patronales comme le Conseil du patronat du Québec et le gouvernement du Québec contribuent lentement à abaisser les barrières.

Il n’en demeure pas moins que le handicap, notamment physique, reste tabou. L’individu qui se trouve face à une personne handicapée ressent un malaise. Le handicap suscite aussi une émotion que les autres formes de diversité ne suscitent pas : la pitié.

Ces émotions sont la preuve même que le handicap doit être au programme des discussions que nous avons dans nos milieux d’affaires. Il s’agit de la première étape, incontournable, pour modifier les perceptions. Nous devons aussi donner davantage de visibilité aux modèles de réussite. Ce sera essentiel pour avoir la société inclusive dont nous rêvons.

Se dévoiler

Mon handicap a pris davantage d’ampleur il y a huit ans, alors que de nouvelles séquelles du cancer et de ses traitements se sont manifestées. J’étais à ce moment une jeune professionnelle, mère de deux enfants, qui faisait face au défi, déjà immense, de conjuguer vie familiale et vie professionnelle. Je devais désormais, en plus, faire le deuil de certaines de mes capacités.

La nature humaine étant ce qu’elle est, je me suis adaptée. Je réalise toutefois avec le recul que j’ai longtemps continué à minimiser. Je ne voulais surtout pas qu’on appose l’étiquette « physiquement diminuée » par-dessus celles de femme et de mère que je portais déjà. Même si mon travail est un travail intellectuel, je craignais qu’on hésite à me confier certaines responsabilités professionnelles parce que mon corps commence à défaillir.

Et puis un jour j’ai compris que, bien que mes craintes se sont parfois avérées fondées, j’avais également une responsabilité : celle de démontrer qu’une personne handicapée n’est pas pour autant une personne diminuée.

Il y a environ un an et demi, dans le cadre du mouvement Ensemble inc., je me suis donc engagée à faire partager mon histoire et à enfin rendre mon handicap visible en milieu professionnel.

J’ai décidé de dévoiler cet aspect de moi parce que je crois que notre société — et notre milieu des affaires en particulier — a besoin de modèles de personnes handicapées qui contribuent à son avancement. Parce que j’aurais souhaité, dans les premières années de ma carrière, avoir des modèles de professionnels, travailleurs et leaders handicapés, qui me ressemblent et qui réussissent.

Je profite donc de la Semaine québécoise des personnes handicapées pour clamer mon handicap et me réclamer de lui. Pour me tenir debout, littéralement et figurativement, et afficher avec fierté la professionnelle et la gestionnaire compétente, intelligente et humaine que je suis. Malgré mon handicap et aussi à cause de lui. Pour assumer cette responsabilité que j’ai. Que nous avons tous.

J’enjoins aussi à tous les décideurs, chefs et hauts dirigeants d’entreprise qui ont également une incapacité, quelle qu’elle soit, de faire partager leur histoire. Pour contrer le malaise. Non. Pour mettre le tabou à mort. Pour insuffler de la confiance à ceux qui sont différents comme moi. Comme eux.

Et j’invite tous ceux qui n’ont pas eux-mêmes l’une de ces incapacités à s’engager à promouvoir, célébrer et valoriser celles des autres au sein de leurs entreprises, au même titre qu’ils le font pour les autres formes de diversité.

Pour que nous puissions enfin avoir une société et une économie véritablement inclusives.

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