C’est aujourd’hui que l’on connaîtra le sort du premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, à la tête du Parti conservateur-uni. Peu importe le résultat du vote de confiance, il flotte dans l’air de la province une odeur préélectorale. Les élections ne sont prévues qu’en mai 2023, mais advenant une victoire très serrée de Kenney, certains pensent qu’il devrait précipiter les élections pour tester ses appuis dans l’électorat et regagner la confiance de ses troupes lourdement divisées.

Publié le 18 mai

En effet, rien de mieux qu’une victoire contre les néo-démocrates pour panser des blessures profondes, causées tant par le style de leadership du premier ministre que par des conceptions distinctes de la gestion de la crise sanitaire. Symptômes de la division, des formations politiques ont émergé, comme le parti Buffalo ou le parti de l’extrême droite, le Wildrose Independance Party, pour accueillir les désillusionnés si jamais Kenney reçoit la confiance des membres.

De son côté, la cheffe de l’opposition, la néo-démocrate Rachel Notley, a le vent dans les voiles. Devant le fiasco conservateur, les néo-démocrates ne peuvent que se réjouir. Plus les conservateurs-unis déchirent leur chemise sur la place publique, plus le NPD devient l’option de la raison, à même de mener la barque de la province en eaux troubles économiques et climatiques.

L’effet Roe c. Wade en Alberta

Dans cette atmosphère surchauffée, le débat états-unien sur le droit à l’avortement s’est invité dans la province, ramenant à la surface le passé militant de Jason Kenney dans le camp des antiavortements.

Les médias en ont profité pour ressortir l’extrait d’une entrevue donnée par Kenney en 1990 sur les ondes de CNN où il soutenait que les groupes pro-choix détruisaient la mission de l’Université de San Francisco où il étudiait.

Lors de son parcours universitaire dans cet établissement catholique à la fin des années 1980, Kenney est devenu le président du groupe antiavortement. Il est entré dans une guerre ouverte avec les militantes féministes qui souhaitaient distribuer de l’information au sujet de l’avortement sur le campus. Quand l’Université a voulu museler les militantes, soutenant que leur action allait à l’encontre de la mission catholique de l’établissement, elles ont menacé de poursuivre pour entrave à la liberté d’expression. L’Université a donc adopté un règlement encadrant la liberté d’expression au sein de l’établissement. Furieux, Jason Kenney a pris la plume dans le journal étudiant soutenant que de permettre aux militantes pro-choix de s’exprimer ouvrait la voie à la libre expression du KKK ou des pédophiles. À la même époque, il a aussi orchestré, en pleine crise du sida, une campagne pour renverser une réglementation qui donnait à ceux des couples de même sexe des droits similaires aux couples hétérosexuels, notamment en ce qui a trait au droit de visite dans les hôpitaux.

Kenney a depuis tenté de se distancier de son passé d’activiste antiavortement, mais ses positions sur la question le rattrapent constamment. Devant le tollé soulevé par une éventuelle annulation de Roe c. Wade aux États-Unis, Rachel Notley en a profité pour rappeler la fragilité des droits des femmes et réaffirmer haut et fort les positions pro-choix de son parti.

Dans une lettre ouverte parue dans l’Edmonton Journal le 13 mai dernier, elle rappelle le travail accompli pendant ses années à la tête de la province, où son gouvernement a passé une loi pour interdire le harcèlement à l’entrée des cliniques d’avortement et a couvert les frais associés à la pilule abortive. Elle accuse Kenney d’avoir freiné cet élan.

De son côté, Jason Kenney est resté nébuleux sur ses positions et il a préféré esquiver le débat. Pendant ce temps, l’accès à l’avortement demeure un enjeu dans la province, où l’on ne retrouve que trois cliniques pratiquant l’interruption volontaire de grossesse, toutes concentrées dans les centres urbains. Les femmes des milieux ruraux sont le plus souvent confrontées à un manque patent de services et à la difficulté de trouver un professionnel de la santé disposé à leur prescrire la pilule abortive.

Mémoire des luttes passées

Il y a plus de 50 ans, la parole des femmes canadiennes se libérait devant la Commission royale d’enquête sur le statut de la femme. Partout au pays, des femmes ont envoyé des lettres à la Commission ou ont rencontré les commissaires pour expliquer leur traumatisme d’avoir été dépossédées du contrôle sur leur corps.

En mai 1970, la caravane de l’avortement partait de la Colombie-Britannique pour traverser le pays jusqu’à la colline parlementaire. Les militantes souhaitaient infirmer la criminalisation de l’avortement. Elles voyageaient avec un cercueil, rappelant la mémoire de ces femmes mortes en raison d’avortements illégaux, faits dans des conditions dangereuses.

Si l’activisme de Kenney contre le droit des femmes de choisir revient le hanter, ce passé de luttes acharnées revient aussi habiter les femmes qui savent à quel point ce droit si durement acquis est fondamental et ce qu’il en coûterait de le perdre. Même si le premier ministre passait avec succès le test du vote de confiance, son mutisme l’éloigne encore plus d’un électorat qui ne veut plus de lui. Car l’électorat albertain, comme l’électorat canadien, demeure très largement en faveur du choix des femmes.

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