« Masquée, toute la haine se choque, et le plus caché devient le plus hardi. » — Pierre Reverdy

Publié le 14 mai
Étienne Boudou-Laforce
Étienne Boudou-Laforce Québec

Quelle heureuse nouvelle qu’advient la fin du port du masque obligatoire (14 mai). Fini, on l’espère, le masque chez les intervenantes et éducatrices qui contribue à des retards de langage chez les plus petits. Fini aussi, on l’espère, le masque lors d’interventions diverses, qu’il s’agisse de l’intervention d’une travailleuse sociale, d’un policier. Fini enfin ce masque qui a participé à un climat anxiogène plutôt que d’apaisement. Qui a contribué à la crainte des uns des autres.

En effet, avec la confiscation des visages, qu’il a été aisé de laisser notre respect au vestiaire, d’être brusque, de détester cet Autre sans remords, d’insulter un « non-visage ». Qu’il a été facile d’ignorer son semblable dans la plus grande discrétion.

« Sur le plan anthropologique […], masquer l’ensemble de la population ne peut que nuire à la sociabilité en contribuant à dépersonnaliser les rapports humains par la dissimulation du visage », de souligner Claude Simard⁠1.

Le masque a été une effarante barrière aux liens sociaux. Déjà que dans les grandes villes, nous nous parlons de moins en moins, que le réflexe de s’ignorer royalement est tenace, voilà que derrière notre rideau au visage, la tentation aux bas instincts et à l’isolement se fait décomplexée. Qui n’a jamais assisté à ces regards désobligeants jetés à cet Autre qui ne porte pas son masque adéquatement, qui n’a pas le bon modèle, pire, qui n’en a pas ? Qui n’a jamais changé d’itinéraire pour ne pas croiser l’Autre ? Qui a été triste témoin d’une rencontre entre une grand-mère masquée et ses petits-enfants qu’elle n’a pas vus depuis des mois ? Depuis trop longtemps déjà, de nombreux jeunes et moins jeunes ne peuvent bénéficier de toute la richesse des expressions humaines.

L’espoir des visages retrouvés

Ainsi, quelle joie à l’idée de retrouver tous ces visages dans les lieux publics, à l’épicerie du coin – dans leur singularité, leur complexité, leur individualité. De nouveau, c’est la possibilité de se dire, de se voir, de s’écouter convenablement. Pour mieux se comprendre d’abord, mais également pour se laisser aller à l’empathie et à l’altérité d’un regard autre. La fin des masques, c’est un premier pas vers l’apaisement des consciences, de même que vers une embellie psychologique et sociale.

Le visage, c’est se retrouver ensemble, à la fois dans ce qui nous unit et ce qui nous distingue. Assurément, il contribuera à nous rapprocher les uns des autres et du sens de l’expérience humaine. De même qu’à panser les clivages de toutes sortes.

Il y a un beau passage dans le roman Hôtel Beauregard de Thomas Clavel, où l’héroïne, Axelle, redécouvre son rapport aux autres par la symbolique du visage, et ce, en pleine période de pandémie : « Ce qu’elle avait en face de ses grands yeux écarquillés, c’était son visage vivant, tel qu’il avait été capté par le regard d’un autre, tel qu’il avait été recueilli par un autre visage. C’était son visage le plus véritable puisqu’il était celui qu’un autre qu’elle-même avait su rencontrer. » Le visage tel le miroir de l’Autre, nous le voici enfin restitué. Ce miroir essentiel offrant la possibilité de nous mirer les uns les autres, comme nous le faisons depuis des lustres, et qui nous invite à la beauté. Elle affirmera plus loin : « Je crois que mon visage m’oblige… […] Oui, je crois qu’il m’oblige à me comporter comme quelqu’un de bien. »

Bientôt, nous pourrons dire bonjour à la liberté de se voir et « d’être », sans entraves. Et nous les verrons arriver par milliers, par millions : tous ces sourires, ces grimaces rigolotes, ces baisers, ces mimiques ; ces visages beaux de par leur simple présence. Voilà enfin le retour des visages.

1. Consultez la description du livre Crise sanitaire et régime sanitariste
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