L’industrie de la banane en Amérique du Nord est dominée par des acteurs établis au début du XXe siècle, dont le modèle d’affaires fondateur reposait sur le fait de ne rien payer pour la terre (souvent par le biais de machinations politiques) et de consacrer des sommes dérisoires à la main-d’œuvre, dans le but de produire des fruits qui se vendraient meilleur marché au point de devenir plus populaires que les pommes.

Publié le 28 mars
Jennie Coleman
Jennie Coleman Présidente-propriétaire d’Equifruit

À ce jour, nous, Canadiens, mangeons chacun 33 livres de bananes par an, une bonne avance sur la pauvre pomme en deuxième position, à 22 livres.

La banane est aussi le fruit le moins cher de notre panier, soit 74 ¢/lb en février, environ le tiers du prix des pommes. La notion de bananes bon marché est tellement ancrée dans la culture de consommation nord-américaine que les détaillants les utilisent souvent pour cultiver la perception des prix de leurs magasins. Alors que le prix d’autres biens a augmenté au fil des ans, la banane semble bloquée dans une capsule temporelle : le prix de détail moyen des bananes en 1995 était de 59 ¢/lb : en dollars de 2022, ce serait 1 $/lb.

Le monde n’a pas besoin d’une autre entreprise bananière pour satisfaire la demande de fruits bon marché. Equifruit met l’accent plutôt sur une répartition plus équitable de la valeur tout au long de la chaîne d’approvisionnement, surtout à l’origine, où les petits producteurs et les travailleurs des plantations vivent de façon précaire dans une pauvreté générationnelle. Notre principal défi est de changer les mentalités sur les bananes ; amener les Canadiens à réfléchir à l’endroit où ce fruit est cultivé, par qui et dans quelles conditions. Bien que de plus en plus de détaillants et de consommateurs choisissent les produits d’Equifruit, les bananes Fairtrade ont moins de 2 % de part de marché au Canada : que fait-on des 98 % restants ?

Et voici donc la triste vérité : la production de bananes ne défie pas comme par magie les tendances inflationnistes. Quels coins peuvent être coupés le plus facilement pour satisfaire notre besoin de bananes bon marché ?

Il y a des gens, même des enfants, qui comblent le fossé entre ces prix très bas au détail et le coût de production durable, qui subventionnent notre fruit préféré par leur main-d’œuvre exploitée et leurs conditions de travail abusives :

— Le US Department of Labor inclut les bananes dans sa liste 2020 des biens produits par le travail des enfants ou le travail forcé ;

— Un rapport de 2021 sur les conditions de travail dans l’industrie bananière guatémaltèque a révélé que 85 % de la production a lieu dans des plantations non syndiquées approvisionnant les principales sociétés bananières, où les ouvriers travaillent en moyenne 68 heures par semaine pour 1,05 $ US/heure. Pas juste devant l’ordi : des heures et des heures de travail physique pénible, où les travailleurs signalent des niveaux élevés de harcèlement verbal et sexuel, avec peu de précautions de sécurité sur le lieu de travail. Environ 40 % des bananes que nous importons au Canada proviennent du Guatemala.

Au lieu de condamner ces pratiques épouvantables de la chaîne d’approvisionnement, nous célébrons la course aux bas prix. 

Dans l’Ouest canadien, par exemple, une chaîne d’épiceries a des pancartes au-dessus de sa section de bananes qui disent : « Always lowest guaranteed. We can’t guarantee your kids won’t monkey around… but we can guarantee we have the lowest price on bananas » (« Toujours le plus bas prix, garanti. Nous ne pouvons pas garantir que votre enfant ne fera pas le singe... mais nous pouvons garantir le plus bas prix sur les bananes »). Prix/livre ? 66 ¢. Une autre chaîne d’épicerie, nationale cette fois-ci, fait de la publicité sur d’énormes panneaux d’affichage en magasin : « Paying too much for bananas is bananas » (« Payer trop cher les bananes, c’est fou »). Prix/livre ? 56 ¢.

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEURE

Affiche dans une épicerie dans l’Ouest canadien garantissant le plus bas prix pour les bananes

Le projet de loi S-211 vise à créer une obligation de certaines institutions fédérales et entités du secteur privé à faire rapport sur les mesures qu’elles prennent pour prévenir et atténuer le risque qu’elles aient recours au travail forcé ou au travail des enfants dans leurs chaînes d’approvisionnement.

Les bananes sont un produit dont il est facile de parler de chaînes d’approvisionnement : nous consommons tous cette matière première, pas de transformation, pas de recette compliquée. Il serait donc facile de dire « ce que vous voyez est ce que vous obtenez ».

C’est précisément pourquoi Equifruit appuie le projet de loi S-211, car ce que nous voyons ne raconte qu’une partie de l’histoire. Les bas prix devraient être un gros signal d’alarme, mais si ceux-ci sont ignorés, une obligation de rapport, comme celle proposée dans cette législation, est un excellent point de départ pour que les entreprises canadiennes creusent un peu plus, posent des questions et apportent des changements à leurs chaînes d’approvisionnement. Et avec un peu de chance, ensemble, nous pourrons nous assurer que les enfants ne font pas partie de ces chaînes d’approvisionnement et qu’ils peuvent être laissés à faire ce que les enfants font le mieux : faire le singe.

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