Au Nouveau-Brunswick, la nouvelle a surpris tout le monde : le 17 février dernier, la famille Irving annonçait qu’elle vendait tous ses journaux à Postmedia, une entreprise de presse établie à Toronto, propriétaire notamment du National Post et du Montreal Gazette.

Publié le 9 mars

Au moment de l’annonce, Brunswick News Inc. (BNI), une propriété de J.D. Irving Ltd. (JDI), détenait la quasi-totalité des hebdos de la province ainsi que ses trois quotidiens anglophones. Les Irving détenaient un monopole complet des quotidiens anglophones depuis 1969 – et un quasi-monopole depuis les années 1950.

Comment expliquer cette vente soudaine ? La rumeur veut que les journaux Irving n’étaient plus rentables. Selon un éditorial de L’Acadie Nouvelle, le quotidien francophone de la province (indépendant, mais néanmoins imprimé par BNI), « la richissime famille en avait assez d’éponger les déficits ». Le pari serait donc que Postmedia, une entreprise de presse ayant fait ses preuves ailleurs au pays, réussirait là où Irving aurait échoué.

L’hypothèse apparaît à première vue plausible. Rappelons que JDI est d’abord et avant tout un magnat forestier. C’est à partir de son bois, de ses usines de pâtes et papiers, en somme de ses infrastructures, qu’elle imprimait ses journaux. JDI était tellement attachée au papier que les abonnés à la version numérique de ses quotidiens payaient moins cher s’ils s’abonnaient en plus à la version papier. Les non-abonnés n’avaient d’ailleurs accès à strictement aucun contenu des versions numériques des journaux. En clair, pour JDI, la numérisation rendait le secteur des médias moins intéressant.

Rappelons toutefois que la transaction avec Postmedia ne s’élève qu’à environ 16 millions de dollars. Autrement dit, on peut penser que les déficits allégués représentaient une somme insignifiante pour JDI, dont les quelque 3,3 millions d’acres de terres, sises principalement au Nouveau-Brunswick et dans le Maine, font de l’entreprise le sixième propriétaire foncier en importance d’Amérique du Nord, selon le Land Report 100 (2019). Et on ne parle pas ici des 2,6 millions d’acres des terres de la Couronne qu’elle administre au Nouveau-Brunswick.

Plus fondamentalement, le problème avec une interprétation étroitement comptable de la transaction est qu’elle fait l’impasse sur une fonction centrale de la presse pour la famille Irving : influencer l’opinion publique dans le sens de ses intérêts.

Dans son essai, Irving vs. Irving (Penguin, 2014), le journaliste de la CBC et ancien employé de BNI, Jacques Poitras, rappelle que le patriarche K.C. Irving (1899-1992) cherchait surtout à influencer les résultats électoraux lorsqu’il a commencé à acheter des journaux dans les années 1930. Plusieurs travaux ont depuis conclu que les journaux Irving ont très bien servi les intérêts de la famille. La raison en est structurelle : les entreprises Irving étant omniprésentes sur le territoire, il est difficile pour les journalistes de BNI de s’acquitter adéquatement de leur rôle critique puisqu’ils se retrouvent constamment à travailler sur les affaires de leur patron. Une série de reportages de Bruce Livesey publiée dans le National Observer en 2016 a tenté de chiffrer cette omniprésence : la famille posséderait entre 174 et 250 entreprises employant directement un travailleur sur douze dans la province, tout en étant responsable de plus de la moitié de ses exportations.

En comparaison aux grandes multinationales privilégiant l’intégration horizontale au sein d’une même industrie, l’empire Irving a traditionnellement favorisé l’intégration verticale d’un grand nombre d’industries sur un territoire circonscrit, centré sur le Nouveau-Brunswick. Dans ce contexte, les intérêts des Irving étaient affectés par pratiquement tous les domaines de la politique provinciale ; les journaux occupaient ainsi une place stratégique dans l’empire Irving.

Or, ce modèle d’affaires est aujourd’hui en déliquescence. Comme le rapporte l’ouvrage de Jacques Poitras cité plus haut, la famille s’est progressivement désunie après la mort de K.C. Irving et le partage de l’empire entre ses descendants. Les deux principales filières dudit empire, JDI et Irving Oil, sont aujourd’hui largement indépendantes l’une de l’autre. Osons alors une hypothèse : en se délestant de ses journaux, JDI assume et accélère une réorientation stratégique consistant à se déconcentrer du Nouveau-Brunswick (JDI vient de construire une usine de papier en Géorgie) et à se recentrer sur un nombre limité d’industries. Un constat similaire s’impose d’ailleurs pour Irving Oil, qui a récemment mis la main sur une raffinerie de pétrole en Irlande.

En somme, l’empire se désagrège et les entreprises Irving se normalisent. Ses intérêts politiques au Nouveau-Brunswick étant désormais plus limités, JDI peut déléguer à un autre héraut de l’élite économique conservatrice la responsabilité d’influencer l’opinion publique. Car dormons tranquille : sous la houlette de Postmedia, BNI ne se mettra pas soudainement à critiquer la complaisance d’État envers l’évasion fiscale, l’épandage du glyphosate sur les forêts ou la concentration des médias.

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