L’avenir comporte peu de certitudes, mais nous savons déjà que si nous souhaitons une société plus heureuse, plus prospère, plus juste et plus fière, nous devrons rehausser nos ambitions collectives par rapport à l’éducation de notre relève : l’éducation reste notre unique potion magique.

Publié le 5 février
Frédéric Bouchard
Frédéric Bouchard Doyen, Faculté des arts et des sciences, Université de Montréal

Toutes les sociétés de la planète feront face aux mêmes défis. Toutefois, plusieurs autres pays le feront avec des populations plus grandes et plus jeunes ou avec plus de capitaux. D’autres seront tentés par la voie de leurs légions. Heureusement, notre petit village d’irréductibles connaît la recette de la potion magique : nous devons encourager les passions de notre relève, nous devons nourrir la curiosité en elle-même plutôt que l’objet d’étude particulier, nous devons encourager nos étudiants à viser les plus hauts sommets où qu’ils soient pour eux.

Chaque année, des milliers de nos jeunes se projettent dans l’avenir et choisissent des programmes de cégep ou d’université. Est-ce que nous les encourageons vraiment à rêver de manière assez libre et ambitieuse ? Il y a une cinquantaine d’années, le Québec assuma pleinement cette ambition à toutes les échelles : naissance des cégeps dans une perspective humaniste et professionnelle, création du réseau des universités du Québec dans une perspective de développement collectif, mise en place d’une première politique scientifique, élaboration de nombreux nouveaux départements et centres de recherche partout au Québec. En 1972, à l’instar de grandes universités américaines, l’Université de Montréal instaura la Faculté des arts et des sciences dans un souhait d’encourager la recherche de pointe et de développer les formations multidisciplinaires.

En rapprochant les départements d’arts et lettres des départements de sciences naturelles, humaines et sociales, en décloisonnant les savoirs, nous avons tracé de nombreux parcours improbables d’exploration du potentiel humain.

Cette année, notre faculté célébrera donc 50 ans au carrefour des savoirs. À travers les décennies, nous avons accompagné l’ouverture d’esprit de multitudes d’étudiants qui devinrent des citoyens, des professionnels et des chercheurs qui construisent notre société d’aujourd’hui et celle de demain. Comme tous les universitaires d’ici et d’ailleurs, nous démontrons au quotidien que toutes les curiosités sont précieuses et que toutes les questions sont fécondes.

Or, collectivement, nous laissons parfois l’urgence du moment ou l’opportunité économique présumée nous pousser à orienter notre relève vers des sentiers trop étroits ou des culs-de-sac qui ne seront rassurants que pour un bref moment. Assurons-nous que nos inquiétudes ou nos besoins ne nous détournent pas de nos défis fondamentaux : notre avenir proche requerra surtout une relève hardie, allumée et outillée, quels que soient ses diplômes ou la nature de ses questionnements.

Si nous souhaitons vraiment construire les prochaines décennies plutôt que les subir, nous devons être beaucoup plus ambitieux par rapport au rôle de la formation pour la collectivité. Nous aurons besoin de biologistes qui comprennent la diversité des patrimoines culturels, d’artistes qui réinventent le potentiel du numérique, de psychologues qui comprennent les différences entre humains et machines intelligentes. Nous aurons besoin de mathématiciennes et d’historiens, d’experts des relations industrielles et de chimistes, de linguistes et d’écrivaines et de bien autres traducteurs de l’expérience humaine et du fonctionnement de la réalité.

Si le Québec veut tirer son épingle du jeu, nous devons continuer à faire le pari de former de grands êtres humains aux champs d’intérêts divers et surtout de les laisser butiner librement dans les champs du savoir.

Nourrir les curiosités restera toujours le meilleur moyen de concocter des esprits agiles et aiguisés, des cœurs attentifs et des capacités formidables de réinvention. Comprises ainsi, les études ne sont pas un simple chapitre de vie entre l’enfance et la vie professionnelle, et le diplôme n’est pas une prédestination professionnelle. L’éducation est en fait une épopée continue de dépassement de soi et d’élargissement de nos horizons individuels et collectifs.

Ambition humaniste ? Oui. Nous devons assumer pleinement la fonction humaniste de l’éducation. Point de bonheur, de justice ou de fierté sans cette grandeur de l’âme et noblesse de l’esprit. Mais c’est aussi une nécessité pragmatique. Point de prospérité au Québec dans la durée sans créativité, curiosité, ingéniosité et passion.

L’avenir ne sera pas confortable pour les prudents et nous devons donc être courageux et optimistes envers le potentiel de notre jeunesse. Choisir entre le cœur et la raison ? Entre l’utile et l’agréable ? Entre le regard de l’artiste et la lecture du scientifique ? Le Québec sait depuis longtemps que ce sont de faux dilemmes. Souhaitons-nous des jeunes qui vivent leurs passions tout en acquérant des compétences. Accompagnons ces jeunes qui comprennent dans leurs tripes qu’il n’y a de savoir inutile que celui qui n’est pas partagé. Retrouvons la démesure et l’ambition de former des êtres humains généreux et déterminés, quels que soient leurs appétits. Rappelons-nous notre responsabilité de former des êtres humains plus grands que nous.

Et comme par magie, pendant que les empires s’entrechoquent, le Québec tracera un chemin que toute l’humanité pourrait souhaiter emprunter avec nous.

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