Le ministre de la Santé, Christian Dubé, et le premier ministre, François Legault, lancent un appel à l’aide lors d’une conférence de presse. Leur directeur de santé publique, le bon DHoracio Arruda, vient de démissionner. « Il nous manque plus de 20 000 professionnels de la santé », déclare le ministre de la Santé. Nous sommes au niveau 4 du « délestage » hospitalier. Il est presque temps d’appliquer les protocoles de triage « de la mort », seules les personnes ayant de meilleures chances de survie iront aux soins intensifs.

Publié le 19 janvier
Richard Fleet
Richard Fleet Médecin d’urgence et psychologue* et six autres signataires**

Parmi les Québécois qui écoutent la conférence de presse se trouvent des diplômés de la cinquième cohorte prototype d’un stage de formation en leadership et innovation en temps de pandémie en milieu rural à la faculté de médecine de l’Université Laval, un projet du Living Lab Charlevoix.

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEUR

Des étudiants en médecine et stagiaires du Living Lab de Charlevoix de l’Université Laval pourraient pallier la pénurie d’effectifs en santé, estime Richard Fleet. De gauche à droite : Diane Singhroy, Émeryck Plante-Belleau, Émilie Perron, Cody Rozon et Nicholas Scherrer (de dos).

Ces étudiants le savent : le chiffre de 20 000 est une sous-estimation ! Ils ont lu des rapports pré-COVID évaluant qu’il manquerait 70 000 personnes le système en 2024 au Québec. Aujourd’hui, la plupart des travailleurs de la santé souffrent de maladies liées à la COVID-19 ou sont en épuisement professionnel. Déjà, avant la COVID-19, un rapport de l’Association médicale canadienne soulignait que 30 % des médecins souffraient de quasi-dépression ou d’épuisement. La situation serait pire chez les infirmières.

« Il faut faire quelque chose ! », s’écrie un élève. « Pourquoi ne font-ils pas appel à nous ? »

« Oui, et nous sommes nombreux », disent-ils, presque à l’unisson.

Le Québec compte actuellement près de 4000 étudiants en médecine, 4000 résidents et environ 4000 étudiants en soins infirmiers sur le point d’obtenir leur diplôme. Sans compter les centaines d’étudiants en soins préhospitaliers, en pharmacie et dans d’autres domaines de la santé.

Au cours de leur stage, nos étudiants doivent proposer et tester des solutions centrées sur l’utilisateur pour améliorer les soins de santé en milieu rural. Le stage s’est inspiré du programme International Master for Health Leadership (IMHL) de l’Université McGill, conçu par un penseur hors du commun, le professeur Henry Mintzberg. La formation repose sur cinq grands piliers : le leadership, la créativité et l’innovation (« design thinking »), la gestion des pandémies, les bases de la médecine rurale et les meilleures pratiques en matière de bien-être.

Les stagiaires du Living Lab ont testé l’idée que les étudiants dans les programmes de santé soient libérés de formation pour soutenir les travailleurs de la santé en difficulté pour quelques mois. Une séance de réflexion créative a rapidement permis de dresser une liste de contributions pratiques.

Nous pourrions apprendre à installer des solutés, à faire des prises de sang, à réconforter les enfants malades et les adolescents déprimés ou anxieux, à être là pour quelqu’un qui souffre seul. Ce serait génial si nous pouvions monter à bord des ambulances et aider à la réanimation, si nécessaire. Nous pouvons prendre soin des personnes âgées fragiles dans les CHSLD. Mais simplement dire que nous sommes là pour écouter et aider ces professionnels courageux serait déjà cela.

Les stagiaires du Living Lab

Ils ont aussi imaginé de nouveaux programmes. « Il faut d’abord vacciner 24/7, un mégablitz. Nous pourrions aider à organiser un système de télémédecine pour soutenir les patients à domicile. Nous pourrions créer une deuxième ligne de soins pour le 811 Info-Santé, grâce à laquelle nous pourrions traiter virtuellement les patients souffrant d’affections mineures, avec le soutien de nos enseignants. Nous pourrions mettre en place des programmes communautaires grâce auxquels les ambulanciers paramédicaux rendraient visite aux patients à domicile. Et pourquoi pas un programme de bien-être et de soutien par les pairs pour le personnel hospitalier, inspiré par Jo Shapiro⁠1 et comme le fait la Dre Marie-Claude Miron, du CHU Sainte-Justine. »

« Mais il ne faut pas retarder notre formation. » L’expérience pratique, en ces temps difficiles et historiques, doit avoir une valeur académique.

Puis, ils anticipent les doutes potentiels de l’administration universitaire. « Cela va-t-il perturber le programme d’études ? Que penseront les collèges d’accréditation de ce temps passé en dehors de la classe ? » Les étudiants sont prêts à réfuter ces arguments : les erreurs médicales sont causées par d’autres facteurs que le manque de connaissances factuelles et de compétences cliniques. Les travaux de Pat Croskerry⁠2 révèlent que ce sont plus souvent la fatigue, la distraction, les préjugés et les problèmes de communication qui nous poussent à faire des erreurs.

Les étudiants veulent élargir leur proposition à d’autres disciplines : « Les étudiants en ingénierie pourraient concevoir et implanter des programmes technologiques innovants en santé. Les étudiants en droit et en éthique pourraient imaginer une législation “créative” pour “inciter” les récalcitrants à se faire vacciner. Les universitaires en gestion pourraient coordonner la logistique du déploiement massif d’étudiants. Les étudiants en psychologie/travail social pourraient intervenir en santé mentale. Des collectifs d’étudiants en art pourraient créer des œuvres d’art qui critiquent, célèbrent et commémorent ces moments difficiles. Etc. Etc. »

Il s’agit d’une urgence sanitaire extrêmement grave. Nous avons besoin d’une réponse d’urgence nouvelle et créative. Personne n’enseigne ni les stratégies créatives de résolution de problèmes ni le leadership pendant les 5 à 10 années de formation médicale. Le public paie le prix de ce manque d’imagination.

Ces étudiants croient qu’il existe un avenir où les travailleurs de la santé sont plus heureux, où les niveaux d’épuisement professionnel diminuent, où la main-d’œuvre commence lentement à revenir. Pour chaque jeune influenceur ostrogoth que nous avons vu sur le vol Sunwing à destination de Cancún, il y a des centaines d’étudiants en soins de santé qui attendent patiemment de pouvoir contribuer à sauver des vies dans cette pandémie. Leur question à MM. Dubé et Legault est la suivante : « Quand ferez-vous appel à nous ? »

1. Consultez le site de Jo Shapiro

2. Croskerry P. « The Rational Diagnostician and Achieving Diagnostic Excellence ». JAMA. Publié en ligne le 7 janvier 2022. doi : 10,1001/jama.2021.24988 Le Living Lab de Charlevoix-un reportage de Myriam Fimbry : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1853835/laboratoire-

* L’auteur est également titulaire de la Chaire de recherche et d’innovation en médecine d’urgence de l’Université Laval-Dessercom-CISSS Chaudière-Appalaches et Living Lab Charlevoix

** Cosignataires : Jennie Barrette, coordonnatrice, relations avec la communauté, Living Lab de Charlevoix, et cinq étudiants en médecine et stagiaires, Living Lab de Charlevoix, Université Laval : Émilie Perron, Émeryck Plante-Belleau, Cody Rozon, Nicholas Scherrer, Diane Singrhoy

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