À titre d’experts universitaires provenant de disciplines variées, nous sommes préoccupés par plusieurs éléments entourant le projet de troisième lien autoroutier. Nous souhaitons, par cette prise de position, contribuer au débat public en affirmant clairement notre opposition au projet.

Il a déjà été dit sur plusieurs tribunes que ce projet est une solution inadéquate à un vrai problème : la congestion automobile dans la région de Québec aux heures de pointe. Or, il est extrêmement bien documenté qu’un nouveau lien autoroutier aura comme conséquence, par le phénomène de la demande induite, d’augmenter le trafic automobile plutôt que de le réduire.

De plus, plusieurs solutions plus efficaces et moins coûteuses ont déjà été proposées. Parmi ces solutions se trouvent des suggestions simples et réalisables rapidement, telles que bonifier le système de transport collectif, revoir les accès existants aux ponts ou effectuer une gestion dynamique des voies en fonction des heures d’achalandage⁠1.

Un projet coûteux

L’argument économique, soit que ce projet permettra de stimuler la prospérité économique et le développement durable, est tout simplement faux. Ce projet coûtera beaucoup trop cher pour les bénéfices que l’on va en tirer.

D’abord, considérant son coût faramineux de 10 milliards de dollars, ce troisième lien serait utilisé par relativement peu de gens.

Les prévisions d’achalandage se situent actuellement à environ 55 000 véhicules par jour⁠2, soit moins de la moitié de l’achalandage actuel du pont Pierre-Laporte.

De plus, il est légitime de croire que les coûts sont probablement sous-estimés. Les recherches scientifiques des 70 dernières années en matière de mégaprojets pointent toutes vers les mêmes constats : des dépassements de budgets et des échéanciers quasi systématiques, et des bénéfices beaucoup moins importants qu’escomptés. Environ un mégaprojet sur 10 respecte le budget initial, un sur 10 respecte l’échéancier fixé, et un sur 10 apporte les bénéfices anticipés3. N’y aurait-il pas mieux à faire avec tout cet argent ?

Un projet peu rassembleur

Ce projet manque fondamentalement d’acceptabilité sociale et environnementale ; en fait, il va à l’encontre d’à peu près tous les grands principes de développement durable. Et non, ce projet n’est pas « écologique » ou « carboneutre » !

Aux lendemains de la conférence de Glasgow sur les changements climatiques, il importe d’avoir en tête de limiter notre empreinte carbone ; or, ce projet ne fera que l’accentuer. L’augmentation de l’empreinte carbone se fera tant par la construction du projet lui-même, à cause des matériaux et du transport de ces derniers, mais aussi une fois l’infrastructure mise en service, à cause de l’augmentation du trafic et de l’étalement urbain qu’il engendrera.

Un projet risqué

En plus des risques à la santé des populations riveraines, aux écosystèmes marins et au patrimoine urbain et naturel, le projet est techniquement très risqué. Des experts remettent en question la faisabilité technique de creuser un tunnel sous le fleuve Saint-Laurent. Or, ces risques techniques importants auront des impacts directs sur les coûts totaux déjà très élevés.

L’idée singulière de construire le plus gros tunnelier du monde pour creuser ce tunnel illustre le besoin de répondre à ce que le chercheur danois Bent Flyvbjerg nomme le « sublime technologique », soit de repousser les limites techniques même lorsque cela n’est pas justifié.

Une gouvernance problématique

En déclarant que le projet irait de l’avant même si le rapport à venir du BAPE est défavorable, le gouvernement renie la pertinence de cette institution qui est au cœur du modèle québécois de participation publique.

Plus largement, et pour l’ensemble des mégaprojets à venir, nous souhaitons que la population et les experts soient davantage consultés. Nous demandons qu’il y ait plus de transparence quant au processus de sélection des projets et à la divulgation des études de faisabilité. Il est essentiel que les décisions soient mieux éclairées par les faits et par l’évidence scientifique en se basant sur les nombreux travaux universitaires en la matière.

Dans sa gestion de la pandémie de COVID-19, le gouvernement n’a pas hésité à admettre ses erreurs et à rectifier promptement le tir lorsque c’était nécessaire. Nous souhaiterions qu’il agisse ici de la même manière et qu’il considère sérieusement l’abandon de ce projet.

1. Lisez « 3e lien Québec-Lévis : le gouvernement invité à optimiser le réseau existant »
2. Lisez « Erreur sur le trafic du 3e lien »
3. Lisez « What you Should Know about Megaprojects and Why : An Overview » (en anglais)
*Consultez la liste complète des signataires
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