Mon cœur a sauté un battement, une larme a coulé : Sidney Poitier est mort, 13 ans après mon père, son contemporain. Chaque fois que je le voyais, je croyais voir mon père. C’est ainsi qu’il a toujours fait partie de ma vie, bien avant que je voie ses films, que je sache qu’il avait combattu pour les droits civiques et que je lise son autobiographie.

Publié le 12 janvier
Tamara Thermitus
Tamara Thermitus L’auteure a négocié le mandat de la Commission de vérité et réconciliation du Canada

Dans The Mesure of a Man, Sidney Poitier disait qu’il était difficile de dire d’où il venait. « Poitier est un patronyme français, associé uniquement aux Noirs aux Bahamas. Puisque les Bahamas étaient une colonie anglaise, mes ancêtres proviennent probablement d’Haïti, colonie française la plus proche. »

Mon père était Haïtien. Est-ce possible qu’il ait des ancêtres communs avec Sidney Poitier ? J’ai toujours aimé le croire. Il avait la même taille, la même élégance, la même dignité.

Dans le film To Sir, with Love, Sidney Poitier a joué le rôle d’un instituteur, alors que mon père était professeur. Cette coïncidence renforçait, dans ma tête d’enfant, l’impression que nos familles étaient liées.

Dans le film In Heat of the Night, M. Poitier est arrêté au volant de son véhicule parce qu’il est Noir. Or, c’est un sergent détective de Philadelphie venu prêter main-forte à la police raciste du Mississippi. Alors qu’il pose des questions à l’homme le plus puissant de la ville où le meurtre a été commis, cet homme le gifle. Le personnage joué par M. Poitier riposte. Cette scène fut ajoutée au scénario à sa demande.

En retournant cette gifle, Sidney Poitier fait un acte révolutionnaire pour un homme noir, reprenant ainsi le pouvoir.

Le film date de 1967, l’action se déroule au Mississippi, qui a été le théâtre de 600 lynchages entre 1882 et 1968. Les revendications des droits civiques sont à leur apogée.

On comprend l’importance symbolique et sociale de ce geste. C’est cette dignité que mon père nous a transmise : refuser que l’on nie notre humanité.

Alors qu’elle était Haïtienne, lorsqu’on voyait ma mère, on aurait juré qu’elle était Italienne ou Espagnole. Son visage et sa physionomie n’étaient pas sans rappeler Penélope Cruz dans Volver. Mes parents, qui formaient un couple biracial, personnifiaient en quelque sorte le couple de Guess Who’s Coming to Dinner, film sorti en 1967, année de l’Expo, année où mes parents ont immigré au Québec. Leur couple a connu le regard qu’invoquait le père de la fiancée blanche.

« Il y aura 100 millions de personnes ici même, dans ce pays, qui seront choquées, offensées et consternées, et vous deux devrez juste supporter ça, peut-être chaque jour, pour le reste de votre vie. Vous pouvez essayer d’ignorer ces gens, ou vous pouvez vous sentir désolés pour eux, pour leurs préjugés, leur sectarisme, leur haine aveugle et leurs peurs stupides, mais, si nécessaire, vous devrez vous accrocher l’un à l’autre et dire “au diable tous ces gens” ! »

Ce film illustre comment les gens d’esprit libéral peuvent s’offusquer lorsque l’égalité devient une réalité tangible. J’en prends pour preuve les tensions chez les parents blancs. La mère accepte ce mariage biracial, alors que le père, invoquant que le couple sera confronté aux barrières insurmontables du racisme, s’y oppose. Quant aux parents de Poitier, ils sont choqués que sa fiancée soit blanche.

Ce film démontre comment les changements sociaux sont complexes. Ils exigent tant de l’introspection que de la déconstruction des préjugés et des discours sociaux.

Le message du film : pour qu’un Noir soit accepté, il doit être respectable. C’est pourquoi ce film a été vertement critiqué par les militants noirs plus radicaux.

La respectabilité veut que la valeur des Noirs soit évaluée selon les valeurs du groupe dominant (Blancs). L’objectif de la respectabilité est de créer un lien entre les Blancs et les Noirs. C’est pourquoi, dans les années 1960, les marcheurs des droits civiques « voulaient avoir l’air présentables », pour que les Blancs disent : « Ils sont respectables, ils ne sont pas différents : nous pouvons adhérer à leur cause. »

Or, le fait de partager des valeurs ne résout guère les problèmes systémiques.

La respectabilité explique également le bannissement intragroupe. En mettant l’accent sur les similitudes avec les Blancs, certains Noirs mettent à l’écart d’autres Noirs « moins respectables », puisqu’ils incarnent les stéréotypes négatifs.

Cette norme peut être déployée pour contrôler les comportements des Noirs et légitimer les injustices. Puisque les normes de respectabilité fluctuent, les Noirs risquent de ne jamais les satisfaire.

Face à ces critiques, Sidney Poitier répondit : « Quant à mon rôle, tout ce que je peux dire, c’est qu’il y a une place pour les gens qui sont en colère et provocateurs, et parfois ils servent un but, mais ça n’a jamais été mon rôle. »

Sidney Poitier croyait que l’énergie de la colère pouvait devenir une force créatrice. Il disait : « J’ai appris que je dois trouver des exutoires positifs à ma colère, sinon, elle me détruira. Il y a une certaine colère qui atteint une telle intensité que, pour l’exprimer, il faudrait une rage meurtrière. Sa flamme brûle puisque le monde est injuste. Je dois trouver un moyen de canaliser cette colère vers le positif, et le positif le plus élevé est le pardon. »

Merci à ce héros qu’est Sidney Poitier, qui n’a appris à lire qu’à 16 ans. Il a écrit son propre vers, comme le disait Walt Whitman dans le poème O Me ! O Life. Ce vers a permis à d’autres Noirs d’écrire le leur, eux qui ont été longtemps confinés aux marges de nos sociétés.

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