Depuis le début de cette pandémie, on entend souvent les revendications du mot « liberté ». Or, je me demande si les gens comprennent vraiment ce que ce mot signifie. Peut-être a-t-on connu trop de liberté pour être en mesure de comprendre ce qu’est véritablement le manque de liberté.

Publié le 11 janvier
Emmanuelle Néron
Emmanuelle Néron Styliste et directrice artistique

J’ai la chance d’avoir une mère passionnée d’histoire et qui a vécu elle-même à travers des moments marquants du passé. Elle les a toujours partagés avec moi et c’est ce qui me permet de garder une perspective ouverte face à la situation que l’on vit présentement. J’aimerais donc partager avec vous l’un de ses écrits. Peut-être vous permettra-t-il de passer à travers certaines journées plus facilement.

« Un jour mémorable d’août 1944. Paris vient d’être libérée ! Les Français respirent enfin après de longues années d’occupation allemande. Jour de liesse ! »

« Je viens d’avoir 4 ans et je saute de joie aujourd’hui, je ne saurais dire pourquoi sinon que je veux faire partie de l’euphorie collective qui vient de saisir tous les adultes autour de moi. »

« On s’embrasse, on chante, on pleure de joie, on se congratule, heureux d’avoir survécu aux privations, aux descentes de police, aux bombardements. Les Américains viennent de chasser les Allemands de Paris et sur toutes les lèvres il n’y a qu’un mot : liberté. Pour la petite fille que je suis, cela ne signifie pas grand-chose puisque je suis née pendant l’occupation, c’est même un médecin allemand qui a accouché ma mère, mais tout de même, ce doit être drôlement important pour que tout le monde paraisse si heureux !

PHOTO FOURNIE PAR L'AUTEURE

La mère de l’auteure, sur les genoux d’un soldat américain à Paris, en août 1944

« Et comme un bonheur ne vient jamais seul, voici que tout à coup, au bout de la rue, apparaissent des Américains, montés sur leurs énormes chars qui font crisser les pavés de notre petite rue, ils sourient, ils agitent des drapeaux et tous nos voisins se précipitent sur le pas de leur porte pour leur dire combien on les aime. Ils se sont arrêtés devant le porche de notre immeuble, peut-être un hasard ou tout simplement parce qu’il y avait une gamine en robe blanche avec deux gros nœuds dans les cheveux qui les regardait… En tout cas, je ne sais comment cela s’est vraiment passé, mais je me souviens très bien m’être retrouvée juchée sur cet engin de guerre, sur les genoux d’un soldat, en train de déguster mon premier morceau de chocolat américain ! Il fallait bien immortaliser un tel moment. Alors, voici les locataires du 19, rue Le Bua, entourant deux des soldats américains : mon père, ma mère, Mme Thiébaut et ses trois filles, Linette, Paulette et Lucie, et, bien sûr, moi et mon chocolat dans les bras de l’un des héros de cette journée. »

Aujourd’hui, ma mère a plus de 80 ans. Elle n’est pas étrangère au devoir d’adaptation et cette pandémie lui a demandé de faire de nouveaux ajustements, mais elle n’a pas freiné sa créativité, sa curiosité et sa liberté pour autant. Elle ne peut pas aller chanter à l’OM, donc elle répète à la maison ; elle ne peut pas aller voir sa famille et ses amis en France, mais elle leur parle au téléphone. Bref, quand ma mère était petite, elle n’a pas manqué de liberté parce qu’elle ne connaissait pas autre chose. Aujourd’hui, elle ne manque pas de liberté parce qu’elle sait ce que c’est d’en manquer.

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