Imaginez une rivière avec une imposante chute d’eau. Au pied de la chute, des dizaines de personnes s’agitent frénétiquement pour venir en aide à d’autres qui sont tombées dans la rivière et qui ont dévalé la chute, beaucoup d’entre elles se noyant.

Publié le 8 janvier
Claudio Del Grande
Claudio Del Grande Candidat au doctorat en santé publique à l’Université de Montréal

Alors que les riverains tentent de sauver le plus grand nombre possible, un individu lève les yeux et voit un flot apparemment sans fin de personnes tombant dans la cascade. Il s’éloigne de la rive et se met à courir en amont. L’un des autres sauveteurs lui crie : « Où vas-tu ? Il y a tellement de gens qui ont besoin d’aide ici. » Ce à quoi l’individu répond : « Je vais trouver pourquoi tant de gens tombent dans la rivière. »

Cette petite histoire, qu’on attribue à l’activiste communautaire américain Saul Alinsky, illustre bien le concept de prévention et les défis que nous avons, tout naturellement, à lui accorder un peu d’attention en temps de crise.

Premiers doutes

Je me souviens lorsque la vaccination (première dose) a été ouverte à mon groupe, les quadragénaires sans problème de santé chronique, au printemps dernier. Dans plusieurs pays mal servis par l’histoire et le sort, des professionnels de la santé et des personnes âgées fragilisées n’y avaient toujours pas accès. Nous n’étions clairement pas une priorité de santé publique dans une optique mondiale.

Pourtant, le fait qu’on puisse m’offrir une dose si rapidement était présenté comme un succès gouvernemental. La prendre relevait du simple devoir de citoyen. En réunion virtuelle avec des collègues, j’évoquais timidement mon malaise.

J’avais pensé écrire un texte implorant notre premier ministre d’envoyer plutôt ma dose là où elle aurait eu le plus de chances de sauver une vie. Cet endroit n’était clairement pas dans mon bras. Mais je ne l’ai pas écrit.

Parce que ce texte risquait de culpabiliser des personnes honnêtes qui, par solidarité ou crainte personnelle du virus, relevaient la manche. Il risquait de ralentir l’effort national. De donner un semblant de bonne raison de refuser le vaccin. Mais surtout, ce texte aurait eu des répercussions réelles et tristes, ici et maintenant : plus d’hospitalisations, de morts et d’épuisements professionnels du personnel soignant.

J’ai donc pris ma dose, puis ma deuxième. Pas compliqué. Pas de scandale. Puis Omicron est arrivé.

Maintenant plus de gens continuent de tomber dans la chute. Nos sauveteurs sont plus fatigués aussi. On aura au bout du compte peut-être plus d’hospitalisations et de morts que dans le scénario que je redoutais avec mon premier texte manqué.

C’est aussi ça, le problème avec la prévention : son succès est un évènement évité, donc invisible. On ne sait jamais si elle en vaut la peine puisqu’on ignore si le malheur se serait abattu sur nous si on s’en était passé.

Un don

J’aurai bientôt accès à ma troisième dose. Ce ne sera sans doute pas la dernière. Mais je ne pourrai pas la prendre. En tout cas, pas tout de suite. Car j’ai contracté le virus tout juste avant les Fêtes.

Monsieur le premier ministre, j’aimerais savoir si je peux faire un don de dose. L’envoyer là où elle a le plus de chances de sauver une vie. Plusieurs personnes plus vulnérables ou critiques que moi en auraient bien besoin quelque part sur notre précieuse planète bleue. Je veux contribuer.

D’ailleurs, plusieurs Québécois comme moi ont eu une troisième dose « naturelle » imprévue dernièrement et n’auront pas besoin de celle que vous leur avez réservée. Qu’en ferez-vous avant qu’elles n’expirent ?

Pourriez-vous développer un programme où, pour chaque dose procurée, nous achèterions un nombre proportionnel de doses destinées à l’international ?

Il est temps de s’attaquer à ce qui se passe en amont de la chute.

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