Le 17 décembre dernier, le gouvernement du Québec a publié la liste des programmes universitaires qui bénéficieraient du programme de bourses Perspective Québec pour lutter contre la pénurie de main-d’œuvre. Tous les programmes de génie offerts par Polytechnique Montréal ont été inclus dans cette liste à l’exception de trois : les génies aérospatial, biomédical et chimique.

Publié le 3 janvier
Sabrina Désilets
Sabrina Désilets Étudiante en génie chimique à Polytechnique Montréal

En tant qu’étudiante de deuxième année en génie chimique à Polytechnique Montréal, je soutiens que les ingénieurs chimistes sont plus que jamais nécessaires et sont aussi touchés par la pénurie de main-d’œuvre. C’est une grave erreur que le génie chimique n’ait pas été retenu par le programme de bourses Perspectives Québec.

Un génie méconnu

Le génie chimique est présent dans votre ketchup, dans votre ordinateur, dans votre livre, dans votre crème hydratante, dans votre bol de crème glacée, dans votre pot d’ibuprofène, dans votre voiture et dans l’essence que vous mettez dedans. Vous avez bien compris, la fabrication de 99,9 % des objets qui vous entourent a probablement impliqué un ingénieur chimiste. Ces professionnels, aussi appelés ingénieurs de procédés, sont formés pour être capables de réaliser des procédés de transformation de la matière à échelle industrielle tout en protégeant le public, et ce, dans un contexte de développement durable. Ils sont partout et ils sont essentiels.

En pleine pandémie, une fois que les bactériologistes et les immunologistes ont réussi à fabriquer un vaccin contre la COVID-19, ce sont des ingénieurs chimistes qui ont travaillé à concevoir un procédé pour produire les vaccins à échelle mondiale, et le plus rapidement possible, tout en garantissant la qualité et la sécurité de chaque dose.

Chimiste ou pas, le travail d’ingénieur est un travail d’équipe. Les minerais extraits dans les mines, grâce aux ingénieurs géologiques et miniers, doivent subir une suite d’opérations unitaires complexes (un procédé) avant de constituer un objet qu’on peut utiliser. Les procédés de fabrication et de recyclage de matériaux sont conçus et optimisés par des ingénieurs de procédés. Sans eux, la plupart des matériaux de construction ne seraient pas disponibles pour que les ingénieurs civils, mécaniques, électriques et industriels puissent faire leur travail.

Un génie d’avenir

Traditionnellement, les ingénieurs chimistes s’occupaient de la pétrochimie et de la métallurgie, deux des industries les plus émettrices de gaz à effet de serre aujourd’hui. Alors pourquoi, en pleine crise climatique, avons-nous besoin d’ingénieurs chimistes ? Parce que ce sont eux qui peuvent réduire l’impact environnemental de ces procédés polluants et développer des solutions qui vont nous permettre de sortir de cette dépendance aux hydrocarbures.

Tous les jours, dans le monde, des milliers d’ingénieurs chimistes s’investissent dans le développement des batteries au lithium, de l’hydrogène vert et des biocarburants.

D’autres font plutôt de la recherche sur les nouveaux matériaux plastiques plus écologiques, sur les biotechnologies et sur les procédés de valorisation de matières résiduelles. Nombreux sont ceux qui consacrent leur carrière à la lutte contre les changements climatiques.

Deux tendances fortes du marché, soit la décarbonation (par exemple l’électrification des transports) et l’intelligence artificielle peuvent propulser le développement économique du Québec. On comprend tout à fait l’intérêt du gouvernement à augmenter la main-d’œuvre dans les domaines de la construction et des technologies de l’information. Cependant, toutes les ressources naturelles comme le cuivre, le lithium, le nickel et les terres rares nécessaires pour fabriquer les moteurs électriques, les piles et les appareils électroniques ne peuvent être exploitées sans les procédés conçus par les ingénieurs chimistes.

Éviter une grave erreur

Grâce au 20 000 $ accordé par le programme de bourses Perspective Québec⁠1, un étudiant en génie industriel gagnerait 8000 $ net durant son baccalauréat au lieu d’en dépenser 12 000 $ comme un étudiant en génie chimique2. Mettez-vous maintenant à la place d’un étudiant qui sort du cégep et qui doit choisir son domaine de génie. Ce qu’il va voir, c’est « veux-tu t’endetter ou être payé pour étudier ? » Pour un étudiant qui ne connaît vraiment encore aucun de ces génies, le choix est clair : 20 000 $. Ce que je crains, c’est qu’il n’y ait plus personne qui choisisse le génie chimique.

La pénurie de main-d’œuvre n’épargne pas le génie chimique. Le taux de placement des étudiants diplômés de 2018-2019 à Polytechnique Montréal était de 100 % après 12 mois3.

Les entreprises ont de la difficulté à trouver les professionnels qualifiés dont elles ont besoin. Connaissant l’ampleur de la contribution des ingénieurs chimistes à la société et aux industries du futur, il serait tout à fait incohérent de ne pas encourager plus d’étudiants à se diriger vers le génie chimique.

Si le Québec veut réellement augmenter la productivité de ses industries, ça ne se fera pas sans les ingénieurs chimistes. Et c’est assuré que la lutte contre les changements climatiques ne se fera pas sans eux non plus. Investissez en génie chimique. Soutenez les étudiants de génie chimique. Ils vont changer le monde.

1. Consultez le programme des bourses Perspective Québec

2. Avec une hypothèse de 1300 $ de droits de scolarité, en plus de 200 $ de matériel par session, pour un total de 1500 $ par session pendant huit sessions, cela revient à un coût total de 12 000 $. Avec la bourse, un étudiant économise 12 000 $ de droits de scolarité, en plus de gagner 8000 $ supplémentaires.

3. Consultez les données de l’enquête du Service des stages et emplois de Polytechnique Montréal
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