On a fait grand cas ces derniers jours de l’« échec des universités » à défendre la liberté académique contre un identitarisme galopant. L’adoption d’une loi, proposée par la commission Cloutier, serait le seul moyen d’amener les universités à résister à ce fléau qui pourrirait désormais le climat des campus du Québec.

Publié le 27 déc. 2021
Daniel Jutras, Valérie Amiraux et Jean-François Gaudreault-Desbiens Respectivement recteur, vice-rectrice aux partenariats communautaires et internationaux et vice-recteur à la planification et aux communications stratégiques de l’Université de Montréal

Au risque de décevoir ceux qui voudraient mettre au pas les universités au mépris de l’autonomie universitaire que la commission Cloutier pose comme un principe fondamental, la réalité est plus contrastée. Les campus ne sont pas à feu et à sang. Et l’adoption d’une loi n’est pas une panacée.

De février à mai 2021, l’Université de Montréal a mené un vaste processus de consultation et de réflexion collective et collégiale sur les libertés universitaires. Au terme de cette Mission sur la liberté d’expression en contexte universitaire, l’assemblée universitaire a adopté à l’unanimité un énoncé de principes et des recommandations précises pour réaffirmer, communiquer et faire vivre l’engagement de notre communauté envers cette valeur fondamentale. Elle a notamment convenu qu’« aucun mot, aucun concept, aucune image, aucune œuvre ne sauraient être exclus a priori du débat et de l’examen critique dans le cadre de l’enseignement et de la recherche universitaires ». Bref, nous avons fait nos devoirs.

Consultez le site de la Mission sur la liberté d’expression en contexte universitaire

Il ressort de cet exercice que le débat sur les libertés universitaires est réel. Mais il doit être ramené à des dimensions moins spectaculaires et moins unidirectionnelles.

Il faut tout d’abord replacer les chiffres en perspective. Un taux tourne en boucle depuis que le sondage administré par la commission Cloutier a été rendu public : 60 % des membres du corps professoral affirmeraient s’être « autocensurés » en classe. Il serait plus exact d’écrire que 60 % des 1079 répondants au sondage (envoyé à 33 516 membres du corps enseignant) se sont exprimés ainsi. Ce taux de réponse de 3,2 %, famélique pour un sondage de ce type, impose beaucoup de prudence dans l’interprétation des résultats.

Surtout, les consultations menées à l’Université de Montréal montrent que le débat sur les libertés universitaires se vit dans un éventail de nuances et de situations qui fait défaut au rapport Cloutier.

D’abord, la liberté d’expression en contexte universitaire est tout sauf une voie à sens unique. Des enseignants (chargés de cours, auxiliaires d’enseignement, professeurs de carrière) sont venus raconter des moments difficiles, des mises en cause dans leurs classes. À leur tour, des étudiants et étudiantes ont raconté les prises à partie, exprimé les angoisses de se présenter physiquement en cours et le soulagement, bien relatif, du cours à distance. De part et d’autre, des témoignages ont aussi déploré que les enjeux concrets de racisme ou de sexisme ne soient pas traités avec la même diligence que ceux, souvent posés abstraitement, liés aux libertés universitaires, particulièrement celles du corps enseignant.

La parole en classe

La classe, un « espace sécuritaire » ? Le terme a l’air de déranger tout le monde, parlons alors plutôt d’espace de confiance, placé sous la responsabilité et l’autorité de l’enseignant ou de l’enseignante, voire des cadres académiques ou administratifs lorsque pertinent. Or, le développement d’un rapport critique au savoir ne peut faire l’impasse sur les conditions d’accès à la parole en classe. À ce titre, nos consultations montrent que les apaisements ou les sorties de crise ont été trouvés « localement », au plus près de ce qui se passait, en tenant compte des rapports d’autorité et des conflits d’intérêts en jeu.

Bien au-delà de ce qui se passe dans les salles de cours, pierre angulaire du rapport Cloutier et point d’attention central des médias, les libertés universitaires se jouent aussi dans la vie départementale, dans les relations entre pairs (étudiants, enseignants), dans les pressions de certains groupes externes aux universités sur la recherche et sa diffusion, dans les propos tenus sur les réseaux sociaux, dans l’animation scientifique de la vie sur le campus, ou lors d’entretiens donnés par les chercheurs dans les médias ou dans des publications scientifiques. Les enjeux sont à la fois plus larges et moins contentieux que ce qu’on affirme aujourd’hui.

Les questionnements sur les limites de la liberté universitaire existent donc bien à l’Université de Montréal, comme dans d’autres universités québécoises. Une loi changera-t-elle cette réalité ? Non. Permettra-t-elle à une équipe de direction de mieux accompagner les personnes impliquées dans ces épreuves ? Non. Car c’est de cela qu’il est question, au final : comment aider des personnes – enseignantes ou étudiantes – à ne jamais censurer leur expression tout en s’assurant que demeure ouvert un dialogue authentique entre elles ? Il nous apparaît que la réponse à cette question se situe bien davantage dans le registre éthique et pédagogique que dans le registre juridique. En outre, une loi amoindrirait-elle le principe de l’autonomie des universités en imposant des mesures contraignantes qui s’inscriraient au cœur même de la vie académique ? Assurément.

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