Les Occidentaux ont-ils promis aux Russes de ne pas élargir l’OTAN vers les frontières de la Russie lors de l’effondrement du bloc de l’Est il y a plus de 30 ans ? Cette question a pris un tour dramatique depuis quelques semaines à propos d’une éventuelle adhésion de l’Ukraine à l’Alliance atlantique.

Publié le 24 déc. 2021
Jocelyn Coulon
Jocelyn Coulon Chercheur au centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal*

C’est que le président russe, Vladimir Poutine, est convaincu que la progression constante des frontières de l’OTAN vers la Russie menace la sécurité, sinon la survie, de son pays. Il y a 30 ans, ces frontières étaient situées à 1200 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Aujourd’hui elles sont à 100 kilomètres. Si l’Ukraine tombe dans le camp occidental, l’OTAN pointera ses armes vers le cœur de la Russie.

D’où la colère du chef du Kremlin qui ne cesse de rappeler que, dans les années 1990, les leaders occidentaux avaient donné des assurances orales à Mikhaïl Gorbatchev et à Boris Eltsine sur le non-élargissement de l’OTAN vers l’Est. Ces assurances, dit-il, ont toujours été violées.

Poutine a-t-il raison ? La réponse est oui. Il est important ici d’avoir à l’esprit la chronologie des évènements et les propos prononcés par les uns et les autres pour bien comprendre les origines de la crise actuelle. L’historienne américaine Mary Elise Sarotte nous aide à y voir clair. Elle vient de passer des années à éplucher les archives, à lire les notes manuscrites et les discours des principaux protagonistes, ainsi que les procès-verbaux de leurs rencontres. Le résultat de ce méticuleux travail est un fascinant ouvrage paru il y a quelques jours : Not One Inch. America, Russia, and the Making of Post-Cold War Stalemate.

Chute du mur de Berlin

Tout commence quelques semaines après la chute du mur de Berlin en novembre 1989. À Washington, le président George Bush père se demande à quoi va ressembler la sécurité du continent européen. Plusieurs pays du pacte de Varsovie réclament leur adhésion à l’OTAN. Dans les couloirs du département d’État, on parle d’admettre la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie, et Bush lorgne même vers les trois pays baltes. Mais tous les dirigeants occidentaux ne sont pas sur la même longueur d’onde, du moins au début.

En Allemagne, le chancelier Helmut Kohl n’a qu’une obsession en tête : la réunification des deux Allemagnes. Dès lors, la question de l’élargissement de l’OTAN va se jouer autour de cet enjeu. Au début de 1990, l’Union soviétique est toujours debout et aligne un demi-million de militaires en Allemagne de l’Est.

Les Occidentaux doivent offrir quelque chose à Moscou s’ils veulent obtenir le départ des troupes soviétiques et le maintien d’une Allemagne réunifiée au sein de l’OTAN.

Le ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, ouvre le bal dans un discours prononcé en janvier. « Je veux que l’OTAN, dit-il, affirme sans équivoque que peu importe ce qu’il adviendra au sein du pacte de Varsovie, il n’y aura pas d’expansion du territoire de l’OTAN vers l’Est, c’est-à-dire plus près des frontières de l’Union soviétique. »

Promesse verbale

Le 9 février, lors de deux évènements séparés, Allemands et Américains font une promesse verbale. Genscher s’engage : quoi qu’il arrive du pacte de Varsovie, dit-il, « une expansion du territoire de l’OTAN vers l’Est, soit plus près des frontières de l’Union soviétique, n’aura pas lieu ». Au même moment, à Moscou, le secrétaire d’État américain James Baker rencontre le leader soviétique Mikhaïl Gorbatchev. Au cours de la conversation, il lui propose un marché sous forme de question : « Préférez-vous qu’une Allemagne réunifiée soit liée à l’OTAN, avec l’assurance que le territoire de l’OTAN ne sera jamais déplacé, ne serait-ce que d’un pouce vers l’Est par rapport à sa position actuelle ? » À quoi Gorbatchev répond : « Toute expansion de la zone de l’OTAN n’est pas acceptable. » Baker acquiesce : « Nous sommes d’accord là-dessus. » Rien de ceci n’est écrit, mais de ces déclarations, il faut tirer l’esprit.

« Pas un pouce » vers l’Est, a dit Baker. Et pourtant, l’OTAN s’est élargie en 1999 puis en 2004. Pourquoi ? Mary Elise Sarotte avance plusieurs explications dont une résume toute la situation : les Occidentaux ont profité de la faiblesse de la Russie sous Gorbatchev et Eltsine. À peine la réunification allemande réalisée, la volonté américaine d’élargir l’OTAN est revenue au-devant de la scène au lendemain de l’éclatement de l’Union soviétique en décembre 1991.

Le morcellement de l’ancienne superpuissance a donné naissance à une Russie amoindrie où le nouveau président, Boris Eltsine, a focalisé toute son énergie sur les questions intérieures.

Il a constamment cherché et obtenu de l’argent auprès des Allemands et des Américains afin de soutenir une économie au bord de l’effondrement et d’assurer son maintien au pouvoir. Il n’était pas en position pour s’opposer réellement à l’élargissement de l’OTAN.

Le réaménagement du système de sécurité européen de l’après-guerre froide nécessitait-il l’élargissement de l’OTAN ? L’historienne américaine écrit que les Occidentaux avaient d’autres options et « ont manqué une chance de définir une relation où la Russie serait un véritable partenaire en Europe ».

L’histoire de l’élargissement de l’OTAN démontre comment le jeu des grandes puissances est une arène où seule la défense des intérêts compte. Les Occidentaux n’ont tenu aucun compte des intérêts de sécurité de la Russie. L’Ouest avait gagné la guerre froide, la Russie devait se soumettre. Poutine a retenu la leçon. Depuis son accession au pouvoir il y a 20 ans, il renforce son pays, redresse son armée, établi ses lignes rouges. Il est maintenant prêt pour la bataille.

* Jocelyn Coulon a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017. Il vient de publier Le Canada à la recherche d’une identité internationale.

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