Il y a quelques jours, deux évènements ont mis en relief l’importance économique et géopolitique du continent africain dans la compétition mondiale que se livrent les États-Unis et la Chine.

Publié le 2 déc. 2021
Jocelyn Coulon
Jocelyn Coulon Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM)*

Le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, était de passage au Nigéria, la première économie du continent. Il avait un message : dorénavant, les États-Unis vont prendre très au sérieux l’Afrique, et pas seulement à cause de ses ressources naturelles. Il a promis une nouvelle relation et confirmé la tenue l’année prochaine d’un sommet entre Joe Biden et les dirigeants africains. Barack Obama en avait accueilli un en 2014. Il a ensuite effectué un court arrêt à Dakar, au Sénégal. Le hasard faisant bien les choses, c’est là qu’allait s’ouvrir le traditionnel sommet économique Chine-Afrique.

La Chine est en effet un acteur de premier plan en Afrique. Elle organise tous les trois ans depuis une vingtaine d’années déjà des sommets avec les leaders africains.

Les Chinois investissent massivement dans les infrastructures et les mines. Le commerce entre la Chine et l’Afrique atteint maintenant 200 milliards de dollars par an.

La Chine ne néglige pas les questions de sécurité, comme en témoignent sa seule base militaire à l’étranger, à Djibouti, et ses 2000 Casques bleus déployés au Congo, au Soudan du Sud, au Darfour et au Mali. Enfin, elle soigne son soft power en accueillant chaque année des dizaines de milliers d’étudiants africains, une manière de former et d’influencer les futures élites.

La Chine et les États-Unis ne sont pas les seules puissances à se ruer sur un continent où les anciennes puissances coloniales française et britannique tentent de maintenir leur domination. L’Inde, le Brésil, la Turquie, l’Allemagne, la Russie, la Corée du Sud et le Japon multiplient les investissements, les offres de coopération et les programmes en matière de sécurité. Ils copient le concept des sommets avec les leaders africains, concept inventé par la France il y a presque 50 ans. Même Israël tente d’en organiser un.

PHOTO SIMON MAINA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Production de souliers, à Kigali, au Rwanda

Où est le Canada ?

Tous ces pays ont compris le potentiel qu’offre le continent africain : un dynamisme démographique qui favorise la croissance rapide d’une importante classe moyenne, une population de plus en plus éduquée, des ressources naturelles en abondance, un cadre commercial plus ouvert avec la toute récente signature, par tous les pays africains, d’un accord établissant une zone de libre-échange couvrant l’ensemble du continent, et un poids diplomatique important dans les instances internationales.

Le Canada, lui, est à la traîne. Son empreinte s’efface lentement sur le continent. Ainsi, alors que la Turquie vient d’ouvrir sa 43e ambassade en Afrique, le Canada en a fermé plusieurs et n’en compte plus qu’une vingtaine, autant que la petite Norvège, un pays de 5 millions d’habitants.

Ottawa n’a jamais organisé de sommet avec les leaders africains et Justin Trudeau a décliné, en 2016, une invitation à prononcer un discours devant l’Union africaine.

Les visites de politiciens canadiens se font rares. Entre 2007 et 2017, les plus importants dirigeants chinois ont effectué 79 visites dans 43 pays africains, alors que sous les gouvernements Harper et Trudeau, on n’en compte qu’une dizaine pour la même période. La Chine, l’Inde, l’Allemagne et la Turquie déploient des milliers de Casques bleus dans les missions de l’ONU pour assurer la stabilité dans certaines régions d’Afrique, le Canada… une trentaine.

Cette indifférence envers le continent africain a des conséquences diplomatiques et économiques. Le Canada a échoué à deux reprises à se faire élire comme membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, les votes africains n’étant pas au rendez-vous. Si les minières canadiennes sont bien implantées sur le continent, les entreprises manufacturières et les producteurs agricoles peinent à développer de nouveaux marchés, faute d’appuis gouvernementaux.

Sonnette d’alarme

Face à cette situation, le Conseil canadien des affaires a tiré la sonnette d’alarme. Dans un rapport publié l’an dernier, il demande à Ottawa de s’intéresser sérieusement à l’Afrique. Pour le Conseil, l’objectif du gouvernement de « faire du Canada une économie plus connectée à l’échelle mondiale en augmentant les exportations à l’étranger de 50 % d’ici 2025 » ne pourra être atteint qu’en développant une stratégie envers ce continent. Actuellement, le commerce entre le Canada et l’Afrique sous-performe. Ainsi, « tandis que le Canada a plus que triplé ses exportations vers l’Afrique entre 2001 et 2018, l’Inde les a multipliées par 10 et la Chine par 17 », écrit le Conseil.

Il semble que le message du Conseil ait été entendu, mais très timidement. Lors des élections de septembre, libéraux et conservateurs ont avancé quelques propositions pour renforcer la relation Canada-Afrique.

Jusqu’au début des années 2000, la présence canadienne en Afrique a été une réalité tangible et remarquée. Les missionnaires, les coopérants, les Casques bleus, les diplomates et les investisseurs canadiens formaient un réseau dynamique et permettaient au Canada de multiplier son influence sur la scène internationale. Cette présence a décliné au moment où le Canada a favorisé le développement de ses relations avec l’Amérique latine et la région indopacifique. C’était un choix logique compte tenu de sa position géographique et de l’essor économique de ces deux régions.

La donne a changé et l’Afrique est devenue l’horizon de nombreuses puissances. Le Canada peut-il y retrouver une place ? En tout cas, les Africains le pensent.

Il existe encore parmi eux un grand capital de sympathie envers le Canada, comme en témoigne une enquête d’opinion de la firme Immar publiée récemment. Immar a sondé des leaders d’opinion dans 12 pays africains rassemblant près de 60 % de la population du continent. À la question de savoir quels sont les pays non africains dont vous avez la meilleure image, le Canada arrive troisième derrière les États-Unis et l’Allemagne, la France septième. Sur la question de savoir quels partenaires étrangers sont les plus bénéfiques pour le continent, le Canada arrive deuxième après l’Allemagne, et la France, onzième.

Cet engouement pour le Canada se manifeste au moment où la présence de la France est contestée et où les pratiques commerciales et financières de la Chine suscitent la méfiance. Il ouvre donc un espace pour les Canadiens. Encore faudrait-il qu’Ottawa se donne une cartographie de sa politique étrangère où l’Afrique trouverait sa place. Ce continent, nous y avons un passé, nous pourrions y avoir un avenir.

* Jocelyn Coulon a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017. Il vient de publier Le Canada à la recherche d’une identité internationale.

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