« On ne se refait pas. » Rarement ai-je aussi tort que lorsque j’utilise cette expression. Parce qu’évidemment, oui, on peut se refaire.

Publié le 29 nov. 2021

Acte 2, prise 1.

Si Barack Obama a été une des coqueluches de la récente COP26 à Glasgow, Al Gore, lui, en était – encore une fois – un de ses grands sages. L’ancien vice-président des États-Unis est un évangéliste de l’environnement. Il parle publiquement de la crise climatique depuis les années 70.

Al Gore était prédestiné à être un homme d’État. Son père, Albert Gore Sr., avait été un membre du Congrès, puis sénateur pour le Tennessee. Avec sa femme Pauline, il avait tracé un plan bien précis pour son fils. C’est un canevas que Gore Jr. a presque parfaitement exécuté, passant lui aussi du Congrès au Sénat pour finalement atteindre la Maison-Blanche, dans l’ombre de Bill Clinton pendant huit ans.

Puis, en 2000, il y a eu la défaite contestée à la présidentielle contre George W. Bush, à la suite d’un nouveau dépouillement qui avait pris plus d’un mois. À la blague, Gore dit souvent qu’il a déjà été le prochain président des États-Unis. Battu par 537 votes en Floride, l’État qui a donné la victoire à Bush, c’est une vérité plus qu’une blague.

Mais au lieu de s’accrocher au rêve d’un jour devenir président, Al Gore a quitté Washington pour vivre sa vie – la vraie, et non celle que ses parents avaient espérée. C’est comme si la défaite lui avait finalement donné la liberté de bifurquer des attentes et de leur limite.

Le deuxième acte d’Al Gore est impressionnant. Maintenant environnementaliste à temps plein, le jeune septuagénaire est aussi un fructueux investisseur qui a amassé une fortune de plus de 200 millions de dollars américains, après avoir notamment vendu Current TV – la chaîne de télévision qu’il avait cofondée en 2005. Il a aussi récolté un Oscar en 2007 pour le documentaire An Inconvenient Truth, signé par Davis Guggenheim et basé sur le best-seller du même nom, écrit par l’ancien vice-président. Viendront ensuite un prix Nobel de la paix, un prix Grammy et un Emmy. Puis, une consécration d’une tout autre gamme : l’animation d’un épisode de Saturday Night Live.

En 2010, après 40 ans de mariage, Gore et sa femme Tipper se sont séparés. Au-delà de sa longévité, c’est la célèbre embrassade du couple lors de la convention démocrate, 10 ans plus tôt, qui avait fait des Gore un couple légendaire. Le cliché avait fait le tour du monde et avait rassuré les partisans. Le mariage des Gore allait bien et mieux que celui des Clinton, quelques années plus tôt. Le statut matrimonial est d’une grande importance en politique américaine.

Il sert de levier essentiel dans la création de l’image des candidats. En devenant célibataire, Al Gore confirmait l’ampleur de sa transformation.

Entracte.

Je rêve depuis des années de produire une émission qui s’appellerait L’interview qui a tout changé. Chaque épisode retracerait la trajectoire d’une personnalité qui a été déroutée à la suite d’une interview désastreuse. Il y aurait un épisode sur l’artiste Kanye West. En 2018, lors d’une tirade dans les studios de la populaire émission TMZ, West avait suggéré que l’esclavage – qui a duré 400 ans aux États-Unis – avait été un choix pour les Noirs. Malgré de nombreux succès depuis, surtout en affaires, West n’a jamais pu se remettre complètement de cette grossière sottise.

Puis, il y aurait un épisode sur Ted Kennedy, l’ancien lion du Sénat américain. En 1979, quelques mois avant l’élection présidentielle aux États-Unis, tout présageait un duel entre Kennedy et un certain Ronald Reagan. Lors d’une interview qui sera diffusée sur CBS, en pleine campagne des primaires démocrates, le jeune journaliste Roger Mudd pose la plus simple des questions à Kennedy : « Pourquoi souhaitez-vous être président ? » Aujourd’hui, c’est une réponse à laquelle tout candidat sérieux peut répondre par cœur. Kennedy, lui, était hésitant, et sa réponse presque interminable était décousue et incohérente. Il y avait certes d’autres obstacles à son couronnement, mais l’incapacité de Ted Kennedy à répondre à cette question de base était le plus difficile à surmonter.

Après Kanye West et Ted Kennedy, il y aurait un épisode sur Mélanie Joly et son passage à l’émission Tout le monde en parle, en 2017.

Acte 2, prise 2.

PHOTO OLIVIER DOULIERY, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La ministre des Affaires étrangères du Canada, Mélanie Joly, et le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, le 12 novembre dernier

En 2017, Mélanie Joly était ministre du Patrimoine canadien dans le premier cabinet de Justin Trudeau. Pour annoncer – pardon, pour défendre – sa politique culturelle et l’épineux dossier Netflix, Mme Joly était une des invitées de l’incontournable rendez-vous dominical. Ne maîtrisant pas assez bien certaines complexités de la matière, le passage de la ministre à l’émission fut catastrophique. L’interview a été parodiée ainsi que le sujet de moult éditoriaux. Il a été difficile pour Mme Joly de s’en défaire. L’année suivante, elle sera nommée – pardon, reléguée – au ministère du Tourisme. C’est un portefeuille moins prestigieux et, surtout, loin des projecteurs.

Mais Mélanie Joly n’était pas arrivée dans ce cabinet par magie, comme elle n’était pas arrivée deuxième aux élections municipales de Montréal en 2013 par chance.

C’est une bosseuse et une fine stratège, qui a le style et la substance nécessaires pour réussir en politique. Elle a utilisé ses passages réussis au Tourisme, aux Langues officielles puis au Développement économique pour nous le rappeler et pour reconstruire son image.

Si Al Gore a encore une fois brillé à la plus récente COP – non pas en tant que politicien, mais plutôt dans sa réincarnation de militant –, Mme Joly, presque au même moment, était, elle, tout à fait l’aise et à sa place, au côté du secrétaire d’État Antony Blinken à Washington. Il s’agissait de sa première rencontre en tant que ministre des Affaires étrangères. Flanqué de sa nouvelle homologue, M. Blinken exprimait aux journalistes devant eux son enchantement d’avoir rencontré Mme Joly. Pour moi, c’est un enchantement de la voir aller.

Al Gore et Mélanie Joly n’ont pas eu à recommencer à zéro. Mais ils ont tous deux eu à faire un important pivot – qu’ils ont chacun réussi, à leur manière. Oui, on peut se refaire. C’est un important rappel, surtout à l’aube de la saison des bilans.

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