Les derniers jours ont été marqués par un processus de deuil collectif. Nous avons tous été choqués par la mort tragique d’un jeune de 16 ans apparemment sans histoire.

Publié le 29 nov. 2021
Martin Gignac
Martin Gignac Chef du département de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de l’Hôpital de Montréal pour enfants (CUSM) et deux autres signataires*

Devant la flambée des évènements reliés aux armes à feu dans l’île de Montréal, la communauté locale, la société montréalaise et la nation québécoise se tournent vers le gouvernement fédéral afin de réglementer le trafic des armes sur le territoire. Est-ce que notre action collective devrait repenser l’accès aux armes à feu ? Devrions-nous réexaminer comment la violence s’inscrit dans notre société et les individus qui la composent ? Nous prenons la parole afin de résumer ce que les recherches récentes sur le développement des comportements violents suggèrent.

La gestation de la violence

De nombreuses études du développement des comportements violents ont montré que les actes violents commis durant l’adolescence et l’âge adulte ont leurs racines tôt dans le développement des individus. Nous pouvons identifier des facteurs de risque familiaux et individuels dès le début de la vie. L’histoire familiale de violence, un passé criminel chez un des parents, le statut socio-économique de la famille, l’âge et l’éducation des parents (particulièrement les jeunes mères) et l’exposition à certaines substances durant la période de gestation sont des facteurs de risque associés aux comportements violents.

Puisque nous connaissons bien ces facteurs de risque, comment les identifier et, surtout, comment intervenir ? En médecine obstétrique, des cliniques de grossesse à risque pour le diabète et l’hypertension gestationnelle existent partout sur le territoire du Québec. Pourquoi en est-il autrement pour des programmes de grossesse à risque qui cibleraient les facteurs de risque en lien avec les troubles du comportement des enfants ? Un programme national implanté sur tout le territoire permettrait d’identifier les familles à risque dès les premières semaines de la grossesse et de mobiliser des interventions spécifiques à ces problématiques.

Le développement de la violence

Dans les classifications diagnostiques, le début précoce de la violence est un marqueur de la récidive et de la chronicité des comportements délinquants. Il est bien connu que des difficultés durant l’enfance sont précurseurs de difficultés à l’âge adulte. Des données biologiques (impulsivité, tempérament, TDAH) et psychosociales (adversité psychosociale, encadrement à la maison, au centre de la petite enfance, à l’école) ont été bien documentées dans des études de suivi longitudinal réalisées au Québec depuis près de 40 ans.

Ces études ont inspiré des régulateurs partout dans le monde. Pourtant, dans bon nombre de milieux d’éducation préscolaire et scolaire du Québec, le dépistage des troubles de comportement se limite souvent à l’expulsion des milieux éducatifs au lieu de mener à l’ajout de ressources.

Une offre de services structurée, avec des critères de dépistage universels et des lignes directrices d’interventions psychosociales (intervention comportementale, psychoéducative) et pharmacologiques, est disponible. Une politique nationale permettrait de coordonner le déploiement des approches manualisées dans tous les CLSC avec le soutien des programmes Jeunes en difficulté (JED) et santé mentale jeunesse (SMJ).

Le déploiement de la violence

L’adolescence est un bouillonnement hormonal, un enchevêtrement de connexions neurologiques qui achève sa maturation vers l’âge de 25 ans. C’est durant cette période que se consolident les traits de personnalité. Les pairs ont une influence prépondérante à cet âge. La consommation de substances est un précipitant significatif de gestes violents. La réussite scolaire, un facteur de protection. Nous avons une expertise unique au Québec. Des groupes de recherche ont généré des données scientifiques sur lesquelles on peut s’appuyer afin d’intervenir en approche « multisystémique ». Pourtant, sur le terrain, on constate que l’offre de services fonctionne encore en silo malgré la création des CISSS et CIUSSS qui devaient contribuer à éliminer les barrières entre les services psychosociaux, médicaux et de réadaptation. À l’heure actuelle, chaque service de CLSC, de centre jeunesse, de centre de réadaptation en toxicomanie ou de pédopsychiatrie a son propre processus de référence.

Les jeunes arrivent souvent désabusés, devant raconter à nouveau leur histoire. On déplore l’absence de navigateurs de soins qui accompagnent les jeunes dès leur premier contact avec le « système ».

On déplore la lourdeur administrative dans la transmission des dossiers psychosociaux et médicaux. Pourtant, la littérature est claire, il faut intégrer les approches, augmenter les interfaces de collaboration, rendre les trajectoires de soins et d’intervention fluides et surtout commencer au début de la vie et maintenir le soutien tout au long du développement des enfants provenant de familles à haut risque, c’est-à-dire les enfants de jeunes adultes qui sont eux-mêmes en difficulté depuis leur enfance.

Finalement, nous ne pouvons passer sous silence les limites de certaines interventions. En milieux communautaires, les maisons des jeunes représentent des lieux de recrutement pour les gangs de rue. Quant aux milieux institutionnels, par l’entremise des placements en centre jeunesse, on y observe un impact iatrogénique, à savoir un effet de contamination. Il faut s’assurer d’une supervision adéquate dans ces milieux et en augmenter les effectifs. Mais toutes les études à long terme sur le développement des jeunes en difficulté montrent que les problèmes commencent dès le début de la vie. Il est donc clair qu’il faut cibler les familles à risque dès la première grossesse, leur donner le soutien et les outils pour mieux encadrer leurs enfants et les accompagner de la grossesse à l’adolescence par une offre de services en adéquation avec les besoins qui se modifient au cours du développement de leurs enfants.

*Cosignataires : Emmett Francœur, professeur agrégé à l’Université McGill, pédiatre du développement à l’Hôpital de Montréal pour enfants, Centre universitaire de santé McGill, et Richard E. Tremblay, professeur émérite aux départements de psychologie et de pédiatrie de l’Université de Montréal, professeur émérite de santé publique à l’University College Dublin (Irlande), chercheur du Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale chez l’enfant et du Centre de recherche de l’hôpital Sainte-Justine de Montréal.

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