Au cours des dernières élections municipales à Montréal, la question de la sécurité publique a occupé une place importante. Des deux grands partis, c’est clairement Ensemble Montréal qui a fixé l’ordre du jour, se positionnant comme le parti pour la restauration de la sécurité prétendument perdue de la ville et forçant Projet Montréal à réagir.

Ted Rutland
Ted Rutland Professeur agrégé à l’Université Concordia

Avec la victoire de Projet Montréal le 7 novembre, il est important de considérer ce que les grands partis ont proposé et ce pour quoi les Montréalais ont finalement voté en matière de sécurité.

Denis Coderre et Ensemble Montréal ont placé la sécurité publique au cœur de leur campagne. Cette position était déjà signalée dans le livre d’avant-campagne de Coderre, Retrouver Montréal, qui soutenait qu’il fallait mieux financer la police et proposait d’ajouter le directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) au comité exécutif de la ville. Cette position a été renforcée par les données de sondages internes du parti, qui ont montré que la sécurité publique était au sommet des préoccupations des électeurs.

Tout au long de la campagne, M. Coderre a adopté une politique de peur, affirmant que Montréal n’était plus en sécurité et critiquant (faussement) Projet Montréal pour avoir voulu définancer et désarmer la police.

Lorsque le président de la Fraternité des policiers et policières, Yves Francœur, a affirmé qu’il manquait 250 policiers à Montréal, M. Coderre et Ensemble Montréal ont trouvé un nouveau cheval de bataille et ont finalement publié un plan de sécurité publique qui promettait 250 nouvelles embauches – et pas grand-chose d’autre.

La réponse de Projet Montréal était souvent confuse et donnait l’impression d’un parti qui voulait passer à un autre sujet. Valérie Plante a parfois contesté la position de son adversaire, affirmant que la ville était effectivement sûre, mais n’a jamais rassemblé les données sur la criminalité qui montrent que cela est vrai. Plante et Projet Montréal ont aussi échoué à présenter une stratégie de prévention du crime plus globale et efficace, axée moins sur la police que sur les programmes communautaires. Sans une vision de rechange, pourtant recherchée par les Montréalais selon plusieurs sondages, le parti risquait d’être perçu comme « mou » à l’égard de la criminalité et indifférent à la sécurité.

Le plan de sécurité publique de Projet Montréal n’a pas réussi à résoudre ce dilemme. Le plan était presque entièrement axé sur la police, engageant 96 millions de dollars en nouveau financement policier sur quatre ans. Ce même plan ne prévoyait aucune nouvelle somme pour la prévention communautaire du crime, aucune nouvelle vision de la prévention du crime et aucune mesure efficace pour lutter contre le racisme et la violence policière – des problèmes qui ont engendré des manifestations records en 2020.

Pire, dans les derniers jours de la campagne, alors que M. Coderre s’embourbait au sujet de ses contrats de consultation avec des sociétés privées, Mme Plante a soudainement annoncé qu’elle adopterait l’engagement de son rival d’embaucher 250 policiers. Elle a également affirmé, de manière confuse, que la plupart de ces embauches étaient déjà promises dans le plan de sécurité publique de son parti. La politique de la peur de M. Coderre et le surinvestissement dans la répression policière étaient désormais la politique de Projet Montréal aussi.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Projet Montréal « a-t-il gagné malgré sa position de droite sur la sécurité publique ou à cause de celle-ci ? », se demande l’auteur.

Un plan de sécurité gagnant ?

Avec la victoire de Projet Montréal le 7 novembre, une question importante se pose : le parti a-t-il gagné malgré sa position de droite sur la sécurité publique ou à cause de celle-ci ? Trois observations peuvent aider à répondre à cette question. Premièrement, le parti a essentiellement remporté les mêmes sièges qu’aux élections de 2017. Le parti a toujours été le plus fort dans les quartiers centraux, et cela reste le cas. Le « L » inversé qui va de Villeray et Rosemont au nord-est jusqu’à Saint-Henri et Verdun au sud-ouest demeure le territoire de Projet Montréal.

La victoire du parti dans ces circonscriptions était-elle le résultat de son plan de sécurité publique ? La réponse est non.

Les sondages montrent que la sécurité publique occupe une place faible parmi les préoccupations des électeurs dans ces quartiers, où il y a eu peu d’évènements de violence armée, et Mouvement Montréal, qui a fait campagne pour le définancement de la police, a obtenu certains de ses meilleurs résultats dans ces quartiers.

Deuxièmement, Projet Montréal a remporté sept nouveaux postes de conseiller municipal lors de ces élections. Trois d’entre eux se trouvaient dans Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, où les armes à feu ont été une préoccupation cette année. Alors que Projet Montréal aurait pu gagner les électeurs ici avec une stratégie de prévention de la violence davantage axée sur la communauté, sa réticence ou son incapacité à développer une telle stratégie ne lui a laissé que la promesse de plus de policiers – une promesse qui a probablement aidé Projet Montréal à vaincre Ensemble Montréal dans ces circonscriptions. Les quatre autres nouveaux postes de conseiller municipal se trouvaient dans des quartiers où la sécurité publique était une préoccupation mineure.

Troisièmement, les candidats des tiers partis promettant de définancer la police et d’investir dans les programmes communautaires ont bien réussi lors de ces élections, remportant plus de 20 % des voix dans 5 circonscriptions et plus de 10 % dans 17 circonscriptions. Il y a six circonscriptions où Projet Montréal a perdu et les candidats du « définancement » ont remporté le nombre de voix dont le parti avait besoin pour gagner. Projet Montréal aurait fait mieux avec un plan de sécurité publique plus progressiste et aurait probablement remporté trois ou quatre de ces sièges.

Dans l’ensemble, il semble que le plan de sécurité de Projet Montréal ait peu à voir avec sa victoire. Cela a probablement valu quelques sièges au parti, tout en lui en faisant perdre d’autres. Autrement dit, les Montréalais n’ont pas voté pour son plan de sécurité. Les élections étant terminées, il est temps pour le parti de renouer avec les communautés, d’ouvrir un dialogue sur les problèmes de sécurité et les meilleurs moyens de les résoudre, et de développer une approche de la sécurité qui reflète les besoins des populations les plus affectées par les échecs du statu quo centré sur la répression policière.

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