Vers la fin des années 60, ma mère se faisait dire par son père que les femmes pouvaient toujours bien devenir secrétaires ou hôtesses de l’air. Les femmes médecins étaient alors l’exception. Trente ans plus tard, mon grand-papa m’encourageait comme pas un : « Sky is the limit, Valérie ». Les femmes pouvaient faire « comme les hommes », qu’il me disait.

Valérie Trottier-Hébert
Valérie Trottier-Hébert Femme, maman et médecin psychiatre

Il y a eu depuis, au Québec, un virage concerté dans le recrutement des médecins. On vise à former des candidats reconnus pour leur humanisme et leur équilibre personnel, et c’est en évaluant spécifiquement ces aspects que sont menées les entrevues d’admission. Ce faisant, il y a maintenant une majorité de femmes dans les facultés de médecine. Ce virage ne s’est pas fait sans raison. On a reconnu l’apport des femmes en médecine, leur approche et leur vision.

En diversifiant le visage de la pratique médicale, on vise l’amélioration de la qualité des soins, notamment auprès des populations les plus vulnérables.

Une autre conséquence, non négligeable, fut de permettre à un bon nombre de femmes d’atteindre un seuil élevé de revenu qui était, et qui est encore pour la majorité, réservé aux hommes. Règle générale, les hommes peuvent, davantage que les femmes, s’investir dans leur carrière sans la « charge mentale » incombant surtout à nous, anciennes reines du foyer, qui avons délaissé notre couronne pour nous affirmer autrement, tout en maintenant notre vocation de maman.

Il est beau de constater tout le chemin accompli au Québec, et la place qu’occupent les femmes en médecine. Mais quand vient le temps de choisir une profession, les jeunes femmes doivent encore se poser plusieurs questions, dont celle, cruciale, de la conciliation travail-famille. Parce que si on choisit d’avoir des enfants, on a le droit de choisir d’être présent pour eux.

Tout en reconnaissant que nous sommes plus avancés au Québec qu’ailleurs sur cet aspect, il ne faudrait pas non plus jouer à l’autruche. Il est illusoire selon moi de penser qu’une femme qui veut faire compétition aux hommes en droit ou en affaires aura la vie facile si elle choisit d’avoir des enfants. Pourtant, en médecine, elle le pourra. Pas facile dans toutes les spécialités, certes, mais elle pourra, après avoir obtenu son diplôme, être payée autant que son collègue masculin pour le même acte posé.

Est-ce scandaleux de penser que la féminisation de la pratique médicale, tout comme le recrutement de candidats plus « humanistes » et « équilibrés » a possiblement entraîné une réduction du nombre d’heures travaillées au total, voire de la productivité mesurée en nombre de patients vus ?

Et si on en arrive à ce « terrible constat », on fait quoi ? On regrette notre choix de société en concluant que les femmes ne peuvent pas faire « comme les hommes » au lieu de voir qu’elles font autrement ? On blâme une minorité de médecins qui ne travaillent pas assez ? Eh bien moi, je crains que ce soit surtout mes collègues femmes médecins qui se sentent visées, à tort ou à raison, par les récriminations de notre gouvernement. Parce qu’elles sont aussi, en proportion importante, des mères de famille qui recherchent un équilibre impossible à atteindre. Parce que dans la société d’aujourd’hui, la pression d’être une mère présente et stimulante est très forte, voire plus qu’auparavant. Même si la sélection des futurs médecins tient maintenant compte d’autres aspects que la qualité du dossier scolaire, elle attire toujours des jeunes performants, travaillants et exigeants envers eux-mêmes. Qui dit perfectionnistes dit des femmes qui vont s’en mettre gros sur les épaules. Au long cours, pas juste pendant leurs études.

La féminisation de la profession médicale n’a clairement pas réglé tous les problèmes, et il est probablement vrai que cela a affecté la productivité moyenne des médecins. Mais qu’en est-il de la qualité des soins prodigués ? On veut que les patients soient vus, pris en charge, mais de quelle façon, et avec quel résultat ? Nous devons être fiers de notre société qui encourage les femmes qui le souhaitent à devenir médecins, et qui prévoit même que ces femmes pourront prendre des congés de maternité. Mais le rôle de mère ne s’arrête pas là. Cette conciliation entraîne des sacrifices au quotidien, et entretient un sentiment de culpabilité, encouragé par le modèle simpliste de productivité.

Voulons-nous revenir en arrière, à l’ancien stéréotype du médecin ? Est-ce la solution ? Nous pourrions plutôt renoncer à ignorer l’éléphant dans la pièce et revoir l’organisation des soins de l’ensemble du réseau de la santé en tenant compte de la réalité de la majorité des médecins, une majorité qui sera composée de femmes, ce qui n’était clairement pas le cas du temps de ma mère.

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