Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, qui composent le Sahel central, sont devenus l’épicentre de conflits et d’une crise humanitaire sans précédent dans la région. Les pays impliqués, dont le Canada, doivent revoir leur approche afin de mieux protéger les populations locales.

Steve Tiwa Fomekong
Steve Tiwa Fomekong Chargé de recherche sur l’Afrique au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Plus de 15 millions de personnes, dont la moitié sont des enfants, ont aujourd’hui besoin d’une assistance vitale. Près de 2,5 millions d’entre elles ont été déplacées de force ; c’est 1 million de plus qu’en 2019. Et environ 8 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire aiguë, une augmentation de plus de 150 % comparativement aux cinq précédentes années.

Si les changements climatiques et la pandémie de COVID-19 y sont pour quelque chose, c’est surtout la démultiplication des conflits dans la région qui en est la cause, de même que les résultats peu convaincants de la coalition internationale pour le Sahel, à laquelle s’est joint le Canada en juin 2020.

Cette coalition, qui regroupe les pays de la région concernée, l’Union européenne et d’autres partenaires bilatéraux, a pour objectif de lutter contre les groupes armés terroristes présents au Sahel (dont l’État islamique dans le Grand Sahara, Al-Qaïda au Maghreb islamique, Ansaroul Islam et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), de renforcer les capacités des forces armées des États de la région, de rétablir la présence de l’État et des services de base, et d’accélérer l’aide publique au développement.

Face à l’incapacité de cette coalition à protéger les populations, des observateurs recommandent à juste titre de mettre en œuvre une nouvelle stratégie centrée sur les besoins des populations et qui n’a pas pour principale mesure de succès le nombre de terroristes présumés neutralisés. Dans le cadre de cette approche, il y a trois priorités.

PHOTO ISSOUF SANOGO, AGENCE FRANCE-PRESSE

L’Université Thomas Sankara près de Ouagadougou, au Burkina Faso

Promouvoir le respect du droit

Le comportement des acteurs armés au Sahel, qu’il s’agisse des forces étatiques relevant de la coalition internationale ou des nombreux groupes armés auxquels elles sont opposées, est régi par des règles du droit humanitaire et des droits de la personne dont l’objectif est de garantir la protection de ceux qui ne participent pas ou plus aux hostilités. Le respect des exigences d’humanité qui en découlent contribuerait à réduire les souffrances des populations et à créer des conditions propices à l’instauration d’une paix durable.

Plusieurs écoles et centres de santé de la région sont aujourd’hui non opérationnels, privant des milliers de personnes d’éducation et des soins de santé. Parallèlement, les déplacements massifs des populations vers des zones où elles ont accès à ces services sociaux de base exercent une pression sur les ressources des zones d’accueil et mènent souvent à des violences entre ces populations déplacées et les communautés d’accueil. Cette situation aurait pu être évitée si l’interdiction d’attaquer les biens civils, tels que les écoles, était respectée par les protagonistes.

Le premier défi consiste donc à mieux faire connaître ces règles aux belligérants et à s’assurer qu’elles sont respectées en toutes circonstances par ceux-ci. Les populations devraient également être sensibilisées sur les protections auxquelles elles ont droit, afin qu’elles puissent s’en prévaloir.

Évaluer adéquatement les besoins humanitaires

Bien qu’alarmantes, les statistiques disponibles sur la situation au Sahel ne reflètent pas toute la complexité et l’ampleur de la crise. Des données exhaustives et centralisées font encore défaut du fait de l’intensification des conflits, des difficultés d’accès aux populations vulnérables, des lacunes dans les mécanismes de collecte de données et du manque de synergie entre les mécanismes compétents en la matière.

Or, sans une cartographie complète des besoins, les initiatives visant à y apporter des réponses ne peuvent pas être efficaces. De même, en l’absence de chiffres clairs et concluants, la crise au Sahel ne peut susciter et recevoir toute l’attention qu’elle mérite. C’est d’ailleurs ce qui explique en partie que cette crise continue de figurer parmi les 10 crises les plus négligées au monde, selon le Norwegian Refugee Council.

Renforcer les capacités locales et s’appuyer sur elles

Les communautés locales au Sahel font preuve d’une résilience remarquable. En dépit de leurs faibles ressources, elles développent des stratégies ingénieuses de survie et d’autoprotection. Ce sont également elles qui fournissent souvent les premières et parfois même les meilleures réponses humanitaires aux plus vulnérables.

L’action humanitaire doit sortir des sentiers battus pour identifier, renforcer et exploiter ces solutions locales. Cela implique de garder une proximité avec les communautés et les organisations locales, de placer la compréhension des besoins et des stratégies locales de protection existantes au centre des activités, tout en donnant aux populations un rôle de premier plan dans la prise de décision, le suivi et l’évaluation des activités de protection et d’assistance.

Si ces trois priorités sont mises en œuvre avec suffisamment de prudence et de sensibilité, cette approche contribuera non seulement à renforcer les capacités locales d’action, mais également à éclairer et à améliorer les interventions des organisations internationales.

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