« Les médias sociaux numériques nuisent à la santé mentale des jeunes. » C’est une affirmation que l’on retrouve partout dans les médias ces temps-ci. Tel un mantra répété ad nauseam depuis la révélation du Wall Street Journal sur une étude cachée de Facebook validant cette « vérité » au sujet des effets d’Instagram sur les jeunes.

Nina Duque et Dave Anctil Respectivement spécialiste des pratiques numériques adolescentes et chercheur affilié à l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et du numérique*

L’étude de Facebook est un sondage à base de groupes de discussion qui se situe dans une logique industrielle et dont le but est de créer des outils de communication pour Facebook. Cette étude ne possède aucune valeur scientifique et, du propre aveu de l’entreprise, « ne peut fournir des estimations statistiques pour la corrélation entre Instagram et la santé mentale ». Nous croyons qu’il est nécessaire de considérer davantage ce que disent les données tirées d’études aux méthodologies scientifiques validées, qui ne sont pas soumises aux attentes intéressées des industriels, ni aux discours médiatiques usés sur la dangerosité des médias sociaux à l’égard de la santé mentale.

Depuis les années 1920 et les premières recherches sur les effets directs des médias, nous devenons souvent victimes de cette « théorie des effets médiatiques ».

Nous cherchons à confirmer cette intuition largement partagée que les médias nuisent à notre santé mentale. Les romans du XIXsiècle auraient causé l’hystérie chez les jeunes femmes, puis le cinéma et les feuilletons à la radio sont devenus les bêtes noires des jeunes, et que dire des effets forts de la télévision et, plus récemment, des jeux vidéo.

Pourtant, de nombreuses études ont démontré que les effets directs des médias sont faibles ou inexistants. Non, les médias ne causent pas directement la violence, ni la délinquance, ni la dépendance, ni l’anxiété. La littérature scientifique indique plutôt que l’usage des médias s’inscrit dans des pratiques banales et ordinaires, voire inoffensives. Si nous constatons qu’une personne écoute trop de télévision, on s’inquiétera à juste titre de sa santé mentale. Mais pas de « l’effet » de la télévision sur son état de santé. Le comportement compulsif est un indicateur d’un trouble chez l’individu, et non le résultat d’un effet prescriptif ou addictif de la technologie. Il ne faut pas prendre la conséquence pour la cause.

Des bénéfices

La même logique doit s’appliquer au sujet des médias numériques et des jeunes. Si les comportements abusifs et compulsifs peuvent être corrélés à divers problèmes de santé mentale, cela ne signifie pas pour autant qu’ils causent ces problèmes. D’autres corrélations positives indiquent autant des bénéfices à la santé mentale (la recherche Facebook a d’ailleurs fait état de nombreux effets positifs, pourtant ils ne sont pas rapportés avec la même énergie et le même intérêt). Une lecture nuancée et scientifique des données probantes devrait nous amener à valoriser plutôt l’éducation et la prévention en santé mentale au lieu de conclure à une interdiction des médias sociaux.

Les recherches qui s’intéressent aux usages socionumériques nous rappellent que chaque nouvelle technologie suscite un lot de profondes inquiétudes, voire des paniques morales sur la santé et, en particulier, celle des jeunes. Ces débats sont pratiquement devenus un aspect culturel fondamental de notre modernité.

Le biais de confirmation joue ici un rôle important dans la manière dont nous abordons notre rapport au numérique. Nous avons tendance à récupérer la moindre information qui confirme notre intuition sur la dangerosité du numérique, particulièrement lorsque l’on invoque la vulnérabilité des jeunes.

Pourtant, comme nous le rappelle l’éminent sociologue Henry Jenkins, « lorsque nous passons trop de temps à nous inquiéter de ce que l’internet fait à nos enfants, nous perdons de vue ce qu’ils font avec l’internet ». Si nous voulons avoir un débat de société sain, cette vision étroite des pratiques juvéniles doit faire place à une lecture et une compréhension plus nuancée, complexe et moins risquée ou conflictuelle. En tant que société, on se donne beaucoup de mal à interdire les écrans. Mais, une grande partie de cette peur et de cette anxiété provient d’une incompréhension (ou du moins d’une compréhension incomplète) de ce que vivent, pensent et font les ados.

Y a-t-il des ados qui ont une relation malsaine avec la technologie ? Oui. Pourtant, la majorité de ceux et celles que nous étiquetons comme accros à leurs écrans sont en fait accros à leurs amis. Les jeunes le disent : les écrans ne sont pas un rejet de la vie, au contraire, ils sont une manière pour eux de « s’engager » dans la vie. En ligne, ils et elles se créent des espaces personnels où ils peuvent jaser, flirter, se plaindre, créer, partager des passions, exprimer des émotions, se divertir ou tout simplement décrocher. Les écrans multiplient les possibilités de socialiser entre ados tout en leur permettant de développer une identité et une indépendance. Ils offrent des espaces d’expérimentation, de recherche d’autonomie et, à travers la connectivité, l’échange entre pairs et le sentiment d’appartenance à un groupe.

Il est simpliste, voire dangereux et déterministe, de tout réduire aux seuls usages des écrans ou des réseaux sociaux. Il est également illusoire de penser que les problèmes sociaux actuels disparaîtront si les jeunes les utilisent moins.

La santé de nos jeunes, c’est sérieux et les débats actuels sur les écrans sont plus qu’importants. Oui, les écrans et les médias sociaux transforment les ados. Car ce sont des acteurs – et non de simples spectateurs passifs – de cette transformation. Ils leur permettent de comprendre un monde de plus en plus interconnecté et enchevêtré débordant de possibilités d’interactions sociales.

*Cosignataire : Nellie Brière, stratège en communications numériques, formatrice pour l’Institut national de l’image et du son (l’INIS) et chroniqueuse techno. Par ailleurs, Nina Duque est doctorante et chargée de cours au département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal.

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