Mercredi, Christian Dubé était un homme d’État. Il a choisi de ne pas gouverner par orgueil ou par entêtement. Il était temps ! Il avait le bon ton et ce changement de cap est tout à son honneur. Politique partisane mise à part, il a fait son devoir plutôt que de s’obstiner à faire perdurer une bataille montée inutilement de toutes pièces et perdue d’avance.

Joanne Marcotte
Joanne Marcotte Réalisatrice de L’illusion tranquille et auteure de Pour en finir avec le gouvernemaman

Car cette idée d’atteindre un taux de vaccination de 100 % dans le système de santé n’était ni réaliste ni applicable… dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre et où le système craque déjà de partout. Avoir seulement imaginé la chose possible est tout de même un puissant indice de déconnexion de la réalité, une réalité qui a rattrapé le ministre cette semaine.

Après qu’il eut fait son travail de terrain, rencontré âmes en peine, soignants à bout de souffle et directeurs d’établissements, il semble que le principe de réalité ait frappé le soldat Dubé. Exiger le 100 % était non seulement inapplicable, mais générait des rendements négatifs : plus d’heures supplémentaires obligatoires, plus de congés de maladie, plus grande difficulté de rétention du personnel soignant.

Tout ça était prévisible. Il y a trois jours. Il y a une semaine. Il y a cinq semaines au moment de l’annonce du 7 septembre dernier.

Après avoir frôlé ce qui s’annonçait comme une véritable catastrophe, le ministre de la Santé Christian Dubé s’est donc ravisé. Maintenir l’ultimatum du 15 octobre comportait « un risque trop élevé », selon lui. Cela aurait été « irresponsable de jouer aux dés avec la santé des Québécois ». Le plan de contingence : 115 salles d’opération fermées, 600 lits de courte durée fermés, réduction importante de services à la DPJ, des soins à domicile et dans les CHSLD, plus d’une dizaine de milliers de soignants retirés du réseau de la santé.

Impensable.

Une partie de la population et les influenceurs militant pour un taux de vaccination à 100 % se sentent aujourd’hui trahis. Émotifs, déçus, ébranlés par ce qu’ils perçoivent comme un recul, leur nouvelle cible est maintenant le gouvernement lui-même. Étonnamment, cinq semaines plus tard, certains se demandent maintenant quelles étaient les informations dont disposait le gouvernement pour décréter une vaccination obligatoire avec la date butoir du 15 octobre 2021.

Comme si nous l’ignorions depuis le jour 1 de cette annonce fatidique du 7 septembre dernier ! Les informations dont il disposait ? Si on se base sur l’expérience que nous a fait vivre ce gouvernement depuis le début de la pandémie, on peut supposer qu’aucune donnée probante ne justifiait cette prise de position. Mis à part, évidemment, les sondages auprès de la population maladivement apeurée, les influenceurs médiatiques alliés dans une bataille à finir avec les « antivax », une puissante volonté de « mettre au pas » les récalcitrants, et enfin, un premier ministre pour qui il a dû être bien difficile, dans la soirée de mardi à mercredi, d’avouer que son gouvernement devait rebrousser chemin.

Tout compte fait, le gouvernement récolte peut-être ce qu’il a semé : autant de discorde sur un ton de provocation, alors qu’il n’avait en main qu’une paire de deux.

Cela dit, les gens qui se sentent trahis aujourd’hui par cette décision réaliste du ministre doivent également faire un examen de conscience. Se faire les cheerleaders d’un bluff dans un contexte aussi trouble n’est pas responsable non plus. Et si l’objectif d’assurer un taux de vaccination à 100 % dans le secteur de la santé est louable, reconnaissons que la chose ne pourrait être possible que si les directions d’établissement avaient le personnel en nombre suffisant pour se le permettre. Ce n’est pas le cas, et à moins de souffrir d’un sérieux besoin d’avoir raison à tout prix, faire semblant que c’est soutenable relève aussi d’une idéologie trompeuse.

Enfin, cela n’est pas une victoire des antivax. Il n’y a, en effet, aucune « victoire stupidement donnée » par le ministre aux antivaccins. Réduire cet épisode à une simple guerre de tranchées faisant abstraction des conséquences périlleuses sur la santé de la population, celle-ci déjà bien en peine d’obtenir des services à la hauteur de ses attentes, est franchement disgracieux. Personnellement, je ne comprends pas cette peur irraisonnée du vaccin, particulièrement chez les gens qui ont pu voir de près les ravages que peut entraîner ce virus maudit. Mais le travail d’un homme d’État réaliste et pragmatique est de savoir qu’il ne peut pas en faire abstraction.

Bref, je pense que c’est ce mercredi que le soldat Dubé est devenu le ministre de la Santé. Reste à savoir si le premier ministre François Legault sera enfin intéressé à réformer ce système qui en a bien besoin.

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