Le réseau de la santé compte 275 000 travailleurs. On y trouve 61 000 infirmières et infirmiers qui font partie d’une corporation qui compte 76 000 membres. Chaque jour, les hôpitaux reçoivent des citoyens davantage affectés par la maladie et en nombre plus grand. Dans un Québec qui affiche au-delà de 200 000 postes vacants, les infirmières sonnent le gong dans un hôpital lui-même moribond. À l’évidence, quelque chose ne tourne pas rond au royaume de l’hospitalisation.

Jean-Claude Bernatchez
Jean-Claude Bernatchez Professeur titulaire en relations de travail, Université du Québec à Trois-Rivières

Certes ce qui se passe actuellement dans le réseau de la santé est, dans une certaine mesure, la résultante d’un cumul d’initiatives antérieures. D’abord, il y a eu la réforme de Gaétan Barrette en 2014. Les quelque 600 établissements de l’époque ont été ramenés au nombre de 22, qualifiés alors de centres intégrés de santé. Les premiers officiers chargés de les diriger furent directement rattachés au ministère de la Santé plutôt qu’aux conseils d’administration des nouvelles unités. Dès lors, le ministre de la Santé pouvait tout diriger dans une structure hyper-centralisée qui banalisait l’autorité de proximité. Depuis, les travailleurs de la santé ne s’y retrouvent plus. Le lien social s’est rompu.

Ensuite, le DBarrette a valorisé les salaires des médecins. Ce faisant, il octroyait des augmentations salariales qu’il formulait lui-même dans son emploi syndical précédent, celui de président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Méritées ou non, ces valorisations pécuniaires produisent un effet secondaire. Tous les autres corps d’emploi du système de santé, dont les infirmières, exigent des pourcentages comparables d’accroissement salarial. Dans leur esprit, ce qui vaut pour pitou devrait valoir pour minou.

Les infirmières se plaignent à bon droit d’une surcharge de travail dans un cadre de quotas infirmières-patients. En pénurie croissante, une baguette magique ne saurait inventer des infirmières qui n’existent pas. Par conséquent, celles-ci se retrouvent coincées dans une stratégie d’heures supplémentaires forcées alors qu’elles valorisent le travail à temps partiel pour des raisons familiales légitimes.

Fait original, le « temps supplémentaire obligatoire », tant décrié, découle implicitement du Code de déontologie de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec à son article 34 : « À moins d’avoir une raison grave, l’infirmière ou l’infirmier qui fournit des soins et traitements à un client ne peut l’abandonner ». Dès lors, si la pénurie d’infirmières menace la fourniture de soins, ledit Code de déontologie peut s’avérer, sous l’angle patronal, fort utile.

Mais voilà que le ministère de la Santé s’amène avec une généreuse augmentation de salaire pour les infirmières oscillant aux environs de 30 %.

A priori, une telle stratégie rendra la profession plus attractive. Mais il ne faudrait pas trop gager sur le succès de cette initiative. Car dans une force active en quête d’une meilleure qualité de vie, l’élévation des salaires risque davantage de réduire le temps de travail que de l’augmenter.

En effet, plus le salaire d’un citoyen est élevé, plus celui-ci choisit le travail à temps partiel spécialement si ses besoins familiaux l’invitent à le faire. Par exemple, selon un rapport de la Régie de l’assurance maladie du Québec produit en 2018, malgré les augmentations de salaire plutôt costaudes accordées aux médecins, la moitié des omnipraticiens (48 %) travaillent une moyenne de 199 jours par année, ce qui équivaut à trois jours ouvrables par semaine.

Les valeurs ont changé. Les jeunes souhaitent travailler moins que les boomers l’ont fait avant eux, mais ils veulent le faire mieux. La conclusion suivante va de soi : lorsque l’emploi a procuré une somme d’argent suffisante pour satisfaire un niveau donné de besoins, le salarié prend du bon temps.

À court terme, les administrations hospitalières font face à un choix difficile : changer le fonctionnement du système de santé ou fermer des unités de soins laissant des Québécois sans traitement.

À l’évidence, la première option s’impose. Car la pénurie d’infirmières semble là pour un bon moment.

Les infirmières évoluent entre deux catégories professionnelles, celle des médecins en amont et celle des infirmières auxiliaires en aval. Or, c’est dans l’interprofessionnalité qu’une réorganisation du travail semble incontournable. Par exemple, pour réduire l’effet de la pénurie de médecins, des fonctions d’infirmières cliniciennes furent créées. Celles-ci exécutent des actes antérieurement confiés aux médecins. Par conséquent, des actes de « nursing » pourraient être délégués vers des emplois comme ceux d’infirmières auxiliaires. Mais cela postule de repenser le cadre juridique habilitant.

Le réseau hospitalier doit décentraliser l’action innovante vers ses professionnels. Le travail doit être réorganisé en optimisant la flexibilité opérationnelle. Nul choix de construire un avenir professionnel sans allonger le passé. Sinon, c’est le système de santé en entier qui risque la rupture.

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