Comme dans un bon vieux western, la campagne électorale opposait notamment trois perspectives politiques (ou trames narratives) assez contrastées.

Félix Mathieu
Félix Mathieu Professeur de science politique, Université de Winnipeg

À tout le moins, c’est ce qu’on observe si l’on s’intéresse à la manière dont les partis politiques se sont positionnés face aux institutions au cœur du fonctionnement du fédéralisme canadien. Mais une fois rendus au duel final, ni le « bon », ni la « brute », ni le « truand » ne sort véritablement victorieux.

Un pays (encore) divisé

Avant de filer avec la métaphore du Far West, dressons un petit bilan de la situation. Au lendemain des élections fédérales de 2019, on affirmait que Canada s’avérait plus divisé que jamais. On peut maintenant dire qu’il s’agissait de la répétition générale pour cette année1.

Les clivages urbains-ruraux et est-ouest se sont renforcés. Le Bloc québécois continue d’être un véhicule politique prisé par environ le tiers des citoyens de la Belle Province. Si le recentrage idéologique opéré par Erin O’Toole lui fut profitable dans les provinces de l’Atlantique, cela lui a coûté d’importants votes dans les Prairies, où se trouve l’aile plus « réformiste » du parti.

Celui qui a remporté la pluralité des sièges, Justin Trudeau, a comme seul prix de consolation le fait qu’aucun de ses adversaires n’aura intérêt à provoquer la chute de son gouvernement minoritaire dans un avenir rapproché.

Pour les autres leaders, un jeu de chaises musicales s’apprête à commencer dans les prochaines semaines, où l’avenir politique de Jagmeet Singh, mais surtout d’Annamie Paul, risque d’être remis en cause par leur base partisane respective.

Dans le contexte aussi où Erin O’Toole devra d’abord s’assurer qu’une partie de son équipage ne quitte pas le navire pour naviguer dans un courant plus à droite, comme le Parti populaire du Canada ou le Maverick Party, Trudeau pourra arguer que sa défaite est en fait une victoire, qu’il a davantage de marge de manœuvre. Mais il pourra très difficilement jouer la même cassette dans 18 mois, en déclenchant à nouveau les prochaines élections, sous prétexte que les citoyens veulent avoir leur mot à dire : la mémoire des électeurs est peut-être courte, mais pas à ce point !

Le fédéraliste

Dans le présent scénario, le cowboy qui demeure le plus populaire, à l’Ouest, est Erin O’Toole. Il s’agit du fédéraliste, au sens propre du terme. Il faut entendre par là qu’il tient mordicus au respect de l’autonomie des différents partenaires provinciaux de l’association politique canadienne. S’il ne cherche pas lui-même à développer l’État-providence canadien, cela n’empêche pas les diverses provinces qui le souhaitent d’établir un filet social plus généreux par leurs propres moyens.

Et dans la lignée du progressiste-conservateur Brian Mulroney, O’Toole est non seulement fédéraliste, mais il est aussi partisan de l’asymétrie pour s’entendre avec le Québec. C’est d’ailleurs pour cette raison que François Legault n’a pas caché sa préférence pour le scénario fédéraliste, bien davantage que pour les scénarios centralisateur (libéral) et unitariste (NPD).

Or, même si le Bloc québécois a nettement mieux fait que les conservateurs au Québec, cette conception de la vie politique canadienne – celle d’un Canada respectueux du fédéralisme et favorable à une autonomie réelle pour les provinces – est partagée par une part considérable de l’électorat québécois. Pour des motifs différents, c’est aussi une vision qui est très populaire dans les Prairies. Certes, au Manitoba comme en Saskatchewan et en Alberta, l’idée n’est pas de mettre à profit le fédéralisme canadien pour bâtir des politiques sociales, comme ce peut être le cas au Québec. Néanmoins, on y demeure tout autant friand d’autonomie provinciale et régionale.

Le centralisateur

Trudeau a beau avoir dévoilé une bande-annonce préélectorale annonçant qu’il était disposé à jouer le rôle du fédéraliste, le film l’a pourtant bien campé dans le personnage du centralisateur. Dans ce scénario, un seul vrai shérif dispose de la vue d’ensemble, et il veut dicter la voie à suivre aux différents marshals. Certain de mieux connaître que les principales intéressées les besoins des différentes provinces et régions, il est prêt à affronter les tirs groupés des oppositions provinciales pour leur faire entendre (sa) raison.

Ce film, on aime bien le faire jouer en Ontario et dans les provinces de l’Atlantique, et plus globalement dans les grands centres urbains.

L’unitariste

Enfin, il y a aussi l’acteur qui, manifestement, a décidé d’ignorer le cadre dans lequel doit s’inscrire le scénario (la Constitution du Canada). Qu’importe si les provinces sont censées être autonomes, quand on croit être le seul à disposer de l’infatigable balle d’argent, la fin justifie les moyens. Ainsi Singh imagine, avec enthousiasme, refonder le Canada sur des bases unitaires, faisant fi du fédéralisme et de ses exigences. C’est en Colombie-Britannique, où l’on se sent pourtant souvent bien loin du lieu de tournage principal, qu’on apprécie le plus ce scénario unitaire.

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Que retenir de l’affrontement entre ces trois personnages et scénarios ?

En bref, si le Canada est un pays divisé, il le sera encore davantage si l’on s’enfonce dans les logiques centralisatrice et unitariste. Quant au scénario fédéraliste, s’il est vraiment pris au sérieux par les principaux acteurs de notre système politique, il a le potentiel de réconcilier à la fois les blocs régionaux plus centralisateurs, et ceux qui revendiquent plus d’autonomie. À noter que si O’Toole a eu le rôle cette fois, j’encourage tous les chefs à passer l’audition pour la suite des choses !

Consultez le livre Un pays divisé : identité, fédéralisme et régionalisme au Canada (Evelyne Brie et Félix Mathieu, PUL, 2021). Qu'en pensez-vous? Exprimez votre opinion