La communauté infirmière dépose son plan de redressement pour préparer l’après-pandémie

Luc Mathieu
Luc Mathieu Président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec

L’actualité foisonne de nouvelles où la pénurie d’infirmières et infirmiers occupe l’avant-scène. Il faut bien se l’avouer : le réseau de la santé est aux prises avec l’une des plus importantes crises, que certains intervenants qualifient de jamais-vu chez nous.

Pour la communauté infirmière, ce constat signifie que le mode d’organisation du travail actuel a atteint ses limites et que les membres de la profession aussi ont atteint les leurs. Sans vouloir crier au loup, si nous ne changeons pas nos façons de faire et ne mettons pas en place des conditions d’exercice respectueuses des infirmières et infirmiers, nous nous dirigeons tout droit vers un mur !

Un plan pour préparer l’après-pandémie

Au printemps dernier se tenait l’une des plus grandes rencontres pour échanger sur l’avenir de la profession : les États généraux sur la profession infirmière, réunissant plus de 1200 participants. Deux commissaires indépendants, Francine Ducharme, professeure honoraire à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, chercheuse et doyenne de cette faculté de 2015 à 2020 et Robert Salois, ancien commissaire à la santé et au bien-être au gouvernement du Québec (2006-2016), ont dirigé de main de maître cet exercice. Le 16 septembre dernier, ils déposaient 31 recommandations pour en finir avec un contexte hostile au déploiement de l’expertise infirmière, en vue d’offrir des soins de santé à la hauteur des besoins des Québécois, selon leur propre expression.

Les citoyens consultés

Rappelons que les États généraux sont le fruit d’un long processus de mobilisation de toute la communauté infirmière et de différentes parties prenantes amorcé en 2020, en pleine pandémie, qui avait comme objectif de réfléchir à l’avenir de la profession : forum virtuel réunissant plus de 1600 participants en novembre 2020, sondages auprès de la population et des membres de la profession, soumission de plus d’une centaine de mémoires et avis de différents groupes et plus de 500 commentaires individuels, ainsi qu’une participation citoyenne au moyen de l’organisation d’un jury citoyen (composé de 19 citoyens) par l’Institut du Nouveau Monde. Ces citoyens sélectionnés en vue d’assurer une diversité d’âges, de régions, de lieux de résidence, d’occupations et de niveaux de scolarité ont bien saisi les enjeux de la profession infirmière.

Le point de vue des citoyens est un incontournable ; ils ont eux aussi déposé des recommandations selon lesquelles l’on devrait mieux recourir à l’expertise des infirmières et infirmiers et que ces derniers devraient bénéficier de conditions de travail respectant leur santé, leur sécurité et leur intégrité. Il est également souhaité qu’ils puissent exercer avec plus d’autonomie et détiennent une formation universitaire fondée sur des assises scientifiques, de sorte qu’ils soient à même de fournir une qualité de soins adaptée aux besoins des patients.

Les commissaires appellent tous les acteurs à agir concrètement pour dénouer l’impasse.

Il faut régler les problèmes qui perdurent depuis trop longtemps et qui ont été exacerbés depuis le début de la pandémie – car, disons-le, la situation était déjà fragile bien avant la crise sanitaire.

Quant à nous, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, nous accueillons favorablement les recommandations et les faisons nôtres. Il est important d’agir dès maintenant, et ce, sur les trois éléments suivants :

> Le contexte de pratique des infirmières et infirmiers

Depuis des années, la question du temps supplémentaire obligatoire vient hanter ces professionnels et entraîne des effets délétères sur leur quotidien professionnel et personnel. Cette captivité de professionnels de la santé doit cesser. Pour y arriver, et dans le but d’améliorer leurs conditions d’exercice, il faut leur donner les moyens de se faire entendre, mais aussi davantage de pouvoir à l’intérieur des structures existantes. Leurs gestionnaires devraient également disposer de moyens supplémentaires pour gérer adéquatement les ressources et se voir accorder plus de pouvoir dans les établissements de santé pour être en mesure d’être non seulement entendus, mais également écoutés et consultés.

Un contexte propice à prendre le rôle et les responsabilités qui leur reviennent

Cette réalité est peu connue du public, et même de certains intervenants en santé : les infirmières et infirmiers ont, à l’instar des médecins, l’un des plus vastes champs d’exercice du secteur de la santé et des services sociaux. Il est temps de leur donner les moyens de l’exercer et de mettre en œuvre des directives nationales qui veillent à la réalisation des activités qui leur sont dévolues par les lois en vigueur.

La formation en filigrane

Sur ce sujet, vous le savez sans doute, l’Ordre est très préoccupé. L’enjeu de la formation est majeur et il n’est pas question pour nous d’opposer la formation collégiale et la formation universitaire. Les cégeps accomplissent un excellent travail en matière de formation des infirmières et infirmiers, mais la formation qui y est offerte est tout simplement incomplète. Plusieurs contextes cliniques sont exclus de la formation collégiale : soins à domicile, situations critiques en CHSLD, urgences, soins intensifs, soins des plaies, maladies respiratoires (secteurs de soins spécialisés), les secteurs où il n’y a pas ou que très peu d’encadrement (prévention et contrôle des infections, évaluation de la qualité des soins, etc.), pour ne nommer que ceux-là. Et il s’agit de soins dont le Québec a grand besoin ! Nous le constatons tous les jours.

Pour faire face à l’avenir, il nous faudra des infirmières et infirmiers formés à la hauteur des besoins en santé de plus en plus complexes de la population.

Il est faux de prétendre que l’exigence d’un baccalauréat rendra encore plus précaire le système de santé. Preuve à l’appui : les provinces qui ont fait le saut, notamment la Colombie-Britannique et l’Ontario, ont connu respectivement une croissance du nombre de diplômés de 85 % sur 12 ans (2006-2018) et de 197 % sur 13 ans (2005-2018).

Le Québec est en retard et il est grand temps de se rattraper.

En définitive, les seules questions que je me pose et que je vous pose : entendrons-nous cette fois la voix des 80 000 infirmières et infirmiers, dont 63 000 sont les piliers du réseau de la santé, et aurons-nous le courage d’aller de l’avant ?

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