(Winnipeg, Manitoba) Plusieurs concepts de la science politique trouvent peu d’échos dans l’espace médiatique, alors qu’ils sont essentiels pour mieux comprendre l’évolution du régime politique canadien. Ils donnent une profondeur historique à l’analyse, plutôt qu’un regard collé sur la fenêtre de l’actualité électorale. L’un de ces concepts est le système partisan.

Félix Mathieu
Félix Mathieu Professeur de science politique, Université de Winnipeg

Qu’est-ce qu’un système partisan ?

Un système partisan fait référence aux relations prévalant entre les différents partis au sein d’une culture politique, et ce, à un moment donné de l’histoire. Désormais, le système partisan canadien est marqué par une culture centriste ainsi que par l’alternance au pouvoir de deux partis (conservateur et libéral) et par la permanence d’un solide tiers parti (néo-démocrate). Le système canadien se distingue donc autant de celui des États-Unis que de celui du Québec ou des autres provinces. Le système d’aujourd’hui diffère aussi tout autant de celui qui existait en 1867 que de celui qui a pris forme dans l’entre-deux-guerres.

Afin de décoder un système partisan et le différencier des autres, qui le précèdent ou qui lui succèdent, on doit tenir compte de la culture politique en place (idéologies et valeurs, rôle des chefs et des militants, médias, etc.), du nombre et de la force relative des divers partis qui sont en compétition pour le contrôle du Parlement, et donc du gouvernement.

Grosso modo, il existe des systèmes à parti dominant (une seule formation prend constamment le pouvoir), bipartites (deux formations s’alternent au pouvoir) et multipartites (plus de deux formations disposent d’un poids politique significatif).

Les acteurs du système

Puisqu’on cherche ici à préciser des notions qui façonnent notre lexique électoral, revenons un instant sur le concept de parti politique. Il s’agit d’un groupe d’individus partageant une vision de l’être et du devenir politique d’une société. Reposant sur une base militante plus ou moins large et à l’influence variable, cette organisation est dotée d’une structure institutionnelle qui opère à divers échelons (local, régional, national), qui se veut durable (au-delà de l’horizon d’un seul leader), et qui cherche normalement à prendre le pouvoir afin de traduire ses idéaux en politiques publiques. Il existe aussi des partis antisystèmes, comme le Bloc québécois ou l’ancien Reform Party, qui ne cherchent pas tant à gouverner qu’à remettre en cause certains aspects du régime.

Antisystèmes ou pas, l’existence de tous les partis politiques dépend de leur soutien populaire. Ils consacrent donc beaucoup d’énergie et de ressources à convaincre les gens de la pertinence de leurs idées (partis idéologiques) ou s’attèlent à ce que leur programme corresponde le plus possible à la volonté d’une majorité d’électeurs (partis pragmatiques).

Les deux premiers systèmes partisans

Tous ne s’entendent pas sur le nombre de systèmes partisans qui se sont succédé au Canada ni sur leur durée. Néanmoins, les experts s’accordent généralement pour identifier deux premiers systèmes dans le premier siècle d’existence de la fédération canadienne.

Le premier s’échelonne de 1867 à la fin de la Première Guerre mondiale. Bipartite, il met en scène les conservateurs de John A. Macdonald puis les libéraux de Wilfrid Laurier. Il est caractérisé par une structure organisationnelle rudimentaire hors des élections et par un puissant clientélisme politique (récompenser les alliés grâce au contrôle des ressources publiques), alors qu’aucune ligne idéologique claire n’est mise de l’avant.

Puis, de 1920 à 1960, on parle d’un système à parti dominant, alors que les libéraux de Mackenzie King et de Louis St-Laurent gouvernent pour l’essentiel de cette période. Ce moment correspond néanmoins à l’avènement d’importants tiers partis (des formations qui obtiennent moins de voix que les deux principaux partis). On pense notamment au CCF, l’ancêtre du Nouveau Parti démocratique.

Natural governing party et régionalisme

Même si des gouvernements conservateurs sont formés occasionnellement, les deux décennies et demie qui suivent continuent d’être marquées du sceau du Parti libéral, baptisé depuis le natural governing party.

Ces années sont aussi celles où l’État-providence devient plus robuste et où les partis politiques deviennent plus structurés et plus sophistiqués, tout en s’appuyant sur une base militante beaucoup plus large.

Avec l’arrivée des nouvelles technologies de communication, la cohérence du discours, d’un océan à l’autre, devient aussi plus importante, ce qui contribue à centraliser la prise de décision dans les partis.

Ce système partisan se disloque dans les années 1990 pour laisser place à un système multipartite où des organisations régionales dotées d’idéologies fortes (indépendantisme au Québec et conservatisme populiste dans l’Ouest) font concurrence aux vieux partis pragmatiques. Dans le même temps, on assiste au recul de l’État social et à l’avènement du néolibéralisme.

Et aujourd’hui ?

Après la percée du régionalisme dans les années 1990, plusieurs ont cru voir apparaître en 2011 les balbutiements d’un nouveau système partisan, marqué par l’axe gauche-droite (comme dans la plupart des pays occidentaux), avec le NPD formant la première opposition et le Parti conservateur le gouvernement. Pris entre les deux, les libéraux semblaient hors jeu. Mais voilà qu’en 2015, le champion des selfies, Justin Trudeau, renverse la vapeur.

Or, là où Stephen Harper était parvenu à polariser la vie politique, l’actuel leader conservateur, Erin O’Toole, vise à nouveau un électorat plus centriste, se permettant néanmoins quelques slaloms idéologiques pour préserver son aile réformiste.

Un autre élément marquant du système partisan actuel est la prévalence des gouvernements minoritaires et l’éclatement du vote.

Certes, on y verra beaucoup plus clair dans 50 ans. Mais ces élections, tenues dans des circonstances extraordinaires, ne semblent pas annoncer la configuration d’un nouveau système partisan.

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