Le retrait désastreux de l’Afghanistan est un évènement de plus qui montre que les États-Unis ont perdu la primauté dont ils jouissaient autrefois dans les affaires internationales. Les présidents Biden et Trump ont tous deux fait preuve d’une détermination chancelante en matière de leadership mondial. L’engagement de l’Amérique à travailler avec ses alliés pour faire respecter l’ordre international est plus que jamais en cause.

Ben Rowswell et Lloyd Axworthy Respectivement président du Conseil international du Canada, et président du Conseil international des réfugiés et de la migration et ministre des Affaires étrangères de 1996 à 2000, et trois autres signataires*

Sans un leadership américain efficace, la responsabilité de traiter les questions internationales pressantes retombe plus lourdement sur le reste d’entre nous dans le monde démocratique. La montée du nationalisme antilibéral et des régimes autoritaires, le retour du protectionnisme et des blocs commerciaux, la prolifération nucléaire galopante, les crises mondiales de la santé et du climat – voilà des problèmes que des pays comme le Canada doivent maintenant affronter si les superpuissances ne peuvent ou ne veulent pas le faire.

Mais dans une campagne électorale canadienne qui a été lancée le même jour que la chute de Kaboul, la politique étrangère ne semble pas figurer à l’ordre du jour de nos partis politiques. Le gouvernement a déclenché les élections pour permettre aux Canadiens de se prononcer sur les choix auxquels ils sont confrontés en matière de santé, de politique sociale et de relance économique. Alors que les rivalités géopolitiques s’intensifient, que le changement climatique s’accélère et que l’économie internationale se transforme de manière imprévisible, comment notre pays participera-t-il aux efforts visant à créer une plus grande stabilité et des solutions internationales plus efficaces ? Jusqu’à présent, la campagne électorale n’a offert aucune réponse aux électeurs.

Et pourtant, des efforts récents ont montré que les électeurs se soucient beaucoup d’un plus grand engagement mondial du Canada. Au printemps dernier, un échantillon représentatif de l’ensemble de la population canadienne, soit 444 personnes de tous les horizons, s’est réuni pendant 12 heures pour délibérer des grands choix auxquels le Canada est confronté dans le monde. Dans le cadre de l’exercice de démocratie délibérative intitulé « La politique étrangère par les Canadiens », co-organisé par le Conseil international du Canada, le Partenariat canadien pour la santé des femmes et des enfants (CanSFE) et Canada Global, les citoyens ont fait preuve d’une approche de principe et pragmatique des affaires internationales.

Lorsqu’on leur a présenté les faits et qu’ils ont eu l’occasion d’interroger des experts, ils ont eu peu de difficulté à voir à quel point les intérêts fondamentaux au niveau national dépendent fortement des développements à l’étranger.

Ils ont clairement vu, par exemple, que nous ne pouvons pas protéger les Canadiens des futurs variants du coronavirus responsable de la COVID-19 si les pays pauvres restent à peine vaccinés. Maintenant que la grande majorité de nos citoyens ont reçu deux doses, le Canada accéléra-t-il la distribution de vaccins à l’échelle mondiale ?

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur le changement climatique, qui fait autorité, a émis un « code rouge pour l’humanité » en raison de sa documentation claire sur l’augmentation de température la plus rapide depuis 2000 ans. À quelle vitesse pouvons-nous passer à des sources d’énergie propres pour limiter les hausses supplémentaires ? Et avec le changement climatique qui ouvre l’Arctique au trafic maritime et à l’exploration des fonds marins, comment le Canada va-t-il établir une plus grande présence dans l’Arctique et améliorer la vie de nos citoyens les plus au nord ?

Ensuite, il y a les questions soulevées par la chute de l’Afghanistan. Le triste spectacle de civils fuyant le retour d’un régime intolérant n’est que la dernière des vagues de migration découlant des insécurités économiques, climatiques et des guerres civiles.

Au fil des ans, notre pays a pris les devants en promulguant la protection des civils. Les risques pour ces victimes les plus vulnérables sont en hausse. Il existe des lacunes flagrantes en matière de santé, de nutrition et d’éducation. Quelle contribution le Canada est-il prêt à apporter pour répondre à ces besoins critiques ?

Le Canada peut-il aider à trouver de nouvelles façons pour les citoyens d’autres pays de tenir leurs dirigeants responsables du type de corruption qui a miné la confiance du public dans le gouvernement afghan ?

Le Canada a consacré plus de ressources et d’efforts à la défense des droits des femmes en Afghanistan que partout ailleurs. Ce pilier de la politique étrangère féministe du Canada n’étant plus viable, comment le Canada devrait-il lutter autrement contre la discrimination envers les femmes ?

Pendant trois générations, le Canada a eu le luxe d’avoir un voisin puissant qui assumait la responsabilité de faire respecter l’ordre international, même si nous n’étions pas toujours d’accord avec les objectifs et les tactiques des États-Unis. « La politique étrangère par les Canadiens » nous a montré que les Canadiens reconnaissent que le fait de s’en remettre simplement aux États-Unis n’est pas une approche viable.

Le Canada devrait plutôt s’appuyer sur les relations importantes que nous avons développées au cours de décennies de diplomatie, et en forger de nouvelles, afin d’exercer un leadership collectif. En travaillant avec nos alliés et nos partenaires, nous pouvons ouvrir la voie à un ordre international plus efficace et plus équitable. Nos concitoyens l’exigent.

* Cosignataires : Jean Charest, ministre fédéral de l’Environnement de 1991 à 1993 et premier ministre du Québec de 2003 à 2012 ; Jennifer Welsh, directrice du Centre for International Peace and Security Studies de l’Université McGill ; Jeremy Kinsman, ambassadeur auprès de l’Union européenne, de l’Italie et de la Russie, et haut-commissaire au Royaume-Uni

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