Depuis la publication de mon article du 16 juillet dans La Presse, la situation des droits de la personne à Cuba n’a fait que se dégrader. Après avoir violemment réprimé les manifestations pacifiques par des passages à tabac, des fusillades et des emprisonnements arbitraires, le gouvernement cubain a entamé une chasse aux sorcières qui semble ne pas avoir de fin. Les arrestations ont lieu à domicile, souvent sans explication ni mandat d’arrêt.

Karel J. Leyva
Karel J. Leyva Chercheur affilié à la chaire en gestion de la diversité culturelle et religieuse de l’Université de Montréal

Des organisations indépendantes rapportent que plus de 750 personnes ont été détenues arbitrairement à Cuba pour les manifestations du 11 juillet. Les témoignages de ceux qui ont déjà été libérés dans l’attente de leur procès sont inquiétants.

Pour avoir simplement protégé un étudiant d’un passage à tabac par des policiers dans la rue, Leonardo Romero Negrín, étudiant de la faculté de physique de l’Université de La Havane, a été arrêté, après avoir reçu un violent coup de tête au nez. Une fois au poste de police, Negrín a été battu, frappé à coups de pied, forcé à se déshabiller et humilié sexuellement. Selon Negrín, sa situation n’était pas la pire. D’autres détenus, dont un homme de 74 ans, ont dû marcher au milieu de deux rangées de soldats, qui les ont frappés avec leurs tonfas.

Gabriela Zequeira Hernandez, une étudiante de 17 ans, a été violemment arrêtée par les troupes d’élite connues sous le nom de « guêpes noires ». Hernandez a rapporté à l’organisation non gouvernementale Cubalex non seulement qu’elle a été forcée de se déshabiller et d’examiner elle-même ses parties génitales, mais aussi qu’elle a été intimidée par un officier de haut rang qui l’a menacée de viol. Pour le simple fait d’avoir marché pacifiquement, elle a été condamnée à huit mois d’emprisonnement.

Nara Kelly Clavijo Jiménez, 18 ans, a été détenue pendant plus de 14 jours après avoir participé à la manifestation, et attend actuellement son procès en résidence surveillée. La danseuse Amanda Hernández Celaya, 17 ans, fut arrêtée le 11 juillet à La Havane pour avoir filmé avec son téléphone la manifestation populaire autour du Capitole. Elle rejoint plus de 13 autres mineurs qui, selon Cubalex, ont été détenus, dont Glenda de la Caridad Marrero Cartaya et Leosvani Giménez Guzmán, tous les deux âgés de 15 ans.

Yanay Solaya Baruh et Annia Romero Fonseca, deux femmes qui ont participé à des manifestations à Cuba, ont été condamnées lors d’un procès sommaire sans défense. En moins de deux semaines, elles ont été arrêtées, jugées et emprisonnées. C’est le cas également de Reyniel Pacheco, père d’une fille de 1 an, de Javier González, et du jeune Edelmer Góngora Morales, qui souffre d’un grave handicap. Tous les trois ont été emprisonnés sans avoir pu recourir à un avocat.

Les organisations internationales ont dénoncé plus de 40 poursuites judiciaires, expéditives et avec un accès limité à un avocat de la défense.

Le journaliste indépendant Waldo Fernandez a été arrêté à son domicile par un agent du gouvernement en civil, sans mandat ni explication. Lorsque sa femme lui a demandé pourquoi il était détenu, l’agent du gouvernement a menacé de l’arrêter elle aussi et a essayé de lui confisquer le téléphone portable avec lequel elle enregistrait les évènements.

Des milliers de Cubains qui ont participé aux manifestations vivent dans la terreur, craignant de se retrouver dans des circonstances similaires. Des centaines de personnes vivent déjà de telles situations, car le régime a décidé de faire une punition exemplaire pour que personne n’ose protester contre le manque de libertés et l’absence de droits de la personne.

Certaines des victimes de ces sanctions sont des mères qui ont été séparées de leurs bébés et emprisonnées, comme Rocío Brito Torres, 22 ans, ou comme une mère célibataire détenue à Santiago de Cuba, dont les deux enfants, âgés de 3 et 2 ans, ont dû être confiés à sa fille de 13 ans. D’autres sont des joueurs d’échecs professionnels, comme le grand maître d’échecs Arián González, qui a entamé une grève de la faim pour protester contre sa détention injuste, et a été libéré sous la pression internationale. Encore d’autres sont des journalistes, des psychologues, des musiciens, des militants, des artisans, des étudiants, des danseurs, des cinéastes, des ingénieurs, des artistes, des pasteurs, des enseignants ou des acteurs.

La liste des pays et des organisations internationales qui dénoncent les violations extrêmes des droits de l’homme à Cuba s’allonge.

Récemment, 21 pays ont publié une déclaration commune condamnant les arrestations arbitraires qui ont lieu chaque jour et exigeant le respect des droits de la personne à Cuba. Le Canada ne fait pas partie de ces pays.

Le mercredi 28 juillet, les membres du Comité des affaires étrangères du Sénat des États-Unis ont adopté à l’unanimité une résolution condamnant la réponse violente de la dictature cubaine aux manifestations antigouvernementales. Rien de semblable ne s’est produit au Canada, malgré le volume important d’images et de vidéos qui témoignent à la fois de la répression violente des manifestations et de la chasse aux sorcières qui a suivi.

C’est peut-être la raison pour laquelle l’influent sénateur démocrate américain Bob Menéndez s’est demandé si le Canada n’attachait pas plus d’importance à ses investissements miniers à Cuba qu’aux libertés fondamentales systématiquement violées par le régime cubain. Ce type de questionnement n’est pas anodin. Nombreux sont ceux qui se demandent pourquoi un pays qui défend vigoureusement les droits de l’homme dans le monde entier se montre si accommodant avec le régime de La Havane.

Il se peut que, lors de son analyse coûts-avantages, le gouvernement libéral à Ottawa ait décidé de ne pas signer le communiqué avec les 21 autres pays en raison de ses intérêts commerciaux avec Cuba, comme le suggère le sénateur Bob Menéndez. Je crois cependant que les principes de la moralité politique doivent être inclus dans toute analyse coûts-avantages. Si le Parti libéral maintient cette position face aux violations extrêmes des droits fondamentaux qui ont lieu à Cuba, sa crédibilité et son engagement en faveur des droits de la personne seront de plus en plus mis en doute. À long terme, ce n’est pas une question insignifiante et son prix politique pourrait être plus élevé que prévu. Au fur et à mesure que les évènements se déroulent, Cuba pourrait finir par devenir une épine dans le pied du Parti libéral du Canada.