Nous avons été témoins dernièrement d’un retour de la course à l’espace. Après Richard Branson, qui a atteint environ les 90 kilomètres d’altitude avec l’avion de son entreprise Virgin Galactic, Jeff Bezos a franchi le mardi 20 juillet la barre des 100 kilomètres avec New Shepard, le vaisseau de son propre projet de tourisme spatial, Blue Origin.

Nicolas Comtois
Nicolas Comtois Candidat au doctorat en philosophie à l’Université de Montréal

Laissons de côté la question de savoir qui, de ces deux milliardaires, a été le premier à franchir la limite de l’atmosphère terrestre à titre privé. Ce qui compte ici est que l’un et l’autre ont pu faire l’expérience de l’apesanteur et observer la Terre depuis une hauteur où se dévoile sa place dans un espace aux proportions infiniment plus vastes.

L’expérience qu’ils ont faite s’apparente à l’exercice que le philosophe et historien Pierre Hadot a appelé le « regard d’en haut », et par lequel il est possible de s’élever en imagination au-dessus de l’horizon qui est celui de notre expérience ordinaire. Le vol spatial est réputé opérer un changement de perception chez celui ou celle qui l’expérimente. Hadot nous invite à ne pas attendre de franchir la « ligne de Kármán » avant d’opérer cette transformation en nous-mêmes.

La description de l’exercice du regard d’en haut s’inscrit dans une réflexion plus large de Pierre Hadot au sujet de la nature de la philosophie dans l’Antiquité. Pour Hadot, la philosophie ne consiste pas tant à son origine en un discours systématique visant à donner une explication dernière au sujet de la réalité et de ses raisons qu’en une « manière de vivre ». Les écoles philosophiques que sont le platonisme, l’aristotélisme, le stoïcisme ou l’épicurisme représentent en ce sens autant d’« attitudes existentielles » dans lesquelles l’apprenti philosophe peut s’engager afin de se réformer lui-même. Les discours produits au sein de chacune des écoles, s’ils présentent souvent un caractère conceptuel, doivent être considérés avant tout comme des « exercices spirituels » permettant de justifier l’attitude existentielle en question et d’opérer cette transformation de soi. Le dialogue de type platonicien, par exemple, est l’un de ces exercices, comme l’est cette méditation par l’image en laquelle consiste le regard d’en haut.

L’exercice spirituel du regard d’en haut consiste à s’élever en imagination au-dessus du lieu où l’on se trouve pour se représenter le point de vue que l’on obtiendrait sur lui depuis le haut des monts, à vol d’oiseau ou encore en parcourant le ciel étoilé comme peut le faire un dieu ou une déesse.

Hadot insiste sur le fait qu’il était pratiqué, dans l’Antiquité, au sein de toutes les écoles. Si la visée exacte de l’exercice différait selon que l’on était platonicien ou épicurien ou cynique, il restait des constantes. D’abord, cette plongée dans l’immensité était réputée produire chez celui ou celle qui s’y adonnait un état de sérénité qu’il n’était pas possible d’atteindre dans la vie ordinaire. Ensuite, la perspective ainsi obtenue devait conduire à juger des choses selon leur juste valeur, en permettant de mettre de côté les passions que suscitent les évènements lorsqu’ils sont trop près de nous et qu’ils nous sollicitent. Ce dernier trait prenait dans le stoïcisme des nuances particulières, que Hadot a cherché à réactualiser dans ses travaux.

L’exercice du regard d’en haut, tel que le pratiquent les stoïciens, permet d’envisager les choses humaines depuis la perspective de la nature universelle et ainsi d’abandonner ce que Hadot appelle notre point de vue « partiel et partial » sur les choses. Cette perspective cosmique se double d’une perspective cosmopolitique : au-delà des lois qui gouvernent telle cité humaine se trouvent des lois qui gouvernent l’humanité dans son ensemble et qui sont celles de la raison à l’œuvre dans la nature.

Certains feront valoir que la tentative actuelle de promouvoir les vols spatiaux à des fins commerciales pourrait permettre, en en abaissant les coûts, de démocratiser ce genre de voyages. Dans la mesure où le vol spatial permet l’expérience concrète de ce que le regard d’en haut ne peut promettre que par le truchement de l’imagination, on peut penser qu’un tel phénomène aurait un impact positif sur les mentalités et, dès lors, qu’il est souhaitable. Qu’en aurait pensé Hadot ?

Ce dernier aurait sans doute reconnu que le vol spatial, comme les récits d’astronautes en témoignent, peut avoir chez celui ou celle qui a l’occasion de le vivre des impacts analogues à ceux que les Anciens attribuent à l’exercice du regard d’en haut : voir la planète du haut des airs permet de considérer sa fragilité et la vanité des luttes fratricides qui y ont cours entre les hommes. On peut penser, cependant, qu’il aurait aussi perçu le décalage entre cette dimension éthique que présentent tant le vol spatial que le « regard d’en haut » et l’injustice qu’impliquent des projets de « tourisme spatial » tels que ceux de Virgin Galactic et de Blue Origin, dont il faut rappeler qu’ils accaparent des ressources immenses et qu’ils resteront malgré tout longtemps (voire toujours) inaccessibles au commun des hommes. Il y verrait sans doute la confirmation de ce qu’il dénonçait en 1988 dans La Terre vue d’en haut et le voyage cosmique : le plus probable est que « l’homme emmène dans l’espace la terre elle-même », avec les mesquineries et les bassesses qui la caractérisent.

Il y a en fait une distance incommensurable entre la recherche d’une expérience esthétique comme l’est celle du vol spatial et les exercices spirituels hérités de l’Antiquité. On en prend conscience lorsque l’on songe que, si Richard Branson et Jeff Bezos s’étaient adonnés régulièrement et sérieusement à l’exercice du regard d’en haut, ils ne nous auraient sans doute pas affligés de cette nouvelle aventure.