Le système public d’éducation n’est pas suffisamment bien financé, ce qui a entraîné une réduction de l’offre et de la qualité des services provoquée par le manque de ressources humaines (personnel enseignant et professionnel), dont l’impact se fait surtout sentir dans les écoles primaires et secondaires, où les besoins sont les plus grands.

Patrick Provost
Patrick Provost Professeur, Université Laval

Aux niveaux supérieurs, le manque de financement a amené les établissements à se tourner vers des sources de revenus alternatives, le plus souvent auprès du secteur privé. Ici, l’université remporte la palme des ruses et astuces visant à combler le manque à gagner par différents moyens pour continuer d’offrir des services dignes de ce nom, allant jusqu’aux encarts publicitaires numériques au-dessus des urinoirs.

Le nom des bâtiments

Il est de coutume de nommer des bâtiments publics et des voies publiques en l’honneur de personnalités qui ont marqué notre histoire, comme le boulevard René-Lévesque, autant à Montréal qu’à Québec. L’Université Laval n’est pas en reste, alors qu’on y retrouve, entre autres, les pavillons Ferdinand-Vandry, Charles-Eugène-Marchand et Charles-De Koninck. Ces nominations honorifiques ne rapportent cependant rien dans les coffres de l’institution.

C’est ainsi qu’à l’instar de la famille Molson (Centre Bell) et de Québecor (Vidéotron), l’Université Laval s’est, elle aussi, mise à vendre les droits d’appellation de ses pavillons au commanditaire le plus offrant.

C’est ainsi que sont apparus, au fil des ans, les pavillons Alphonse-Desjardins, La Laurentienne, Abitibi-Price et Gene-H.-Kruger. Il devient alors difficile de critiquer publiquement la compagnie qui commandite le bâtiment dans lequel vous travaillez.

Le pavillon Charles-De Koninck a bien failli changer de nom en l’honneur de l’ancien premier ministre, Brian Mulroney, qui avait prévu y injecter 2 millions de dollars. L’opposition des professeurs de la faculté de droit a fait dérailler le processus et a engendré de vives tensions à l’interne qui demeurent palpables encore aujourd’hui.

Les chaires privées

L’apport pécuniaire ponctuel de ces changements d’appellation étant insuffisant pour pallier les manques à gagner récurrents, l’Université Laval a étendu sa stratégie à l’intérieur des bâtiments en se tournant vers le financement privé des postes de professeurs via des chaires d’enseignement ou de recherche ; le professeur détenteur d’une chaire est alors rémunéré par le commanditaire de la chaire. Cela a donné naissance à la Chaire de leadership en enseignement sur les pratiques pédagogiques innovantes en contexte numérique – Banque Nationale à la faculté des sciences de l’éducation, la Chaire de leadership en enseignement Familiprix à la faculté de pharmacie et la Chaire de recherche et d’innovation Goldcorp en droit des ressources naturelles et de l’énergie à la faculté de droit.

Une chaire qui ne passe pas inaperçue

Cette dernière chaire, qui a vu le jour grâce au soutien financier de Goldcorp Inc. et du cabinet d’avocats Fasken Martineau, pour un montant de 1 250 000 $ réparti sur cinq ans, soulève des interrogations. D’autant plus considérant que l’ouvrage Noir Canada – Pillage, corruption et criminalité en Afrique (Écosociété, 2008), basé sur les travaux de recherche d’Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, a fait l’objet d’une poursuite-bâillon de deux compagnies minières totalisant plus de 11 millions de dollars.

Quels sont les réels objectifs de la chaire Goldcorp ? Est-ce que le professeur titulaire de la chaire est libre de mener des travaux de recherche et de les communiquer publiquement ? S’il est libre de le faire, le fera-t-il, sachant que son poste et sa rémunération sont en jeu ? Le dicton voulant qu’« on ne morde pas la main qui nous nourrit » est bien connu.

Et que dire du malaise que peuvent ressentir ses collègues professeurs, au sein de la faculté ou ailleurs sur le campus, qui aimeraient étudier les activités des minières, mais qui y penseront deux fois plutôt qu’une ?

Les chaires en partenariat

D’autres chaires sont rendues possibles grâce à un financement privé partiel. C’est le cas de la Chaire de leadership en enseignement en gestion durable des forêts privées, financée en partie par la Fédération des producteurs forestiers du Québec (125 000 $) et Domtar (120 000 $), à la faculté de foresterie, de géographie et de géomatique. Considérant que les forêts privées au Québec occupent une superficie totale de 71 010 km2, comparativement à 451 896 km2 pour les forêts publiques, on peut se poser les questions suivantes : pour quelles raisons le mandat de cette chaire, au sein d’une institution publique, ne s’étend-il pas aux forêts publiques, qui sont les plus importantes ? Est-ce que le financement des promoteurs privés a été suffisant pour restreindre le mandat de la chaire aux forêts privées et ainsi orienter les travaux de la professeure titulaire de la chaire ? (Le mot « privé » apparaît d’ailleurs 19 fois dans la description de la chaire.)

Des impacts à plusieurs niveaux

Les investissements des partenaires privés dans nos universités leur permettent d’associer leur image ou leurs projets à la crédibilité des universitaires, et ne sont donc pas dépourvus d’intérêts. D’ailleurs, le danger de ces partenariats réside principalement dans la divergence des intérêts entre nos institutions publiques, davantage orientées vers le bien-être de la population et la protection du bien commun, et ceux du secteur privé, davantage motivé par la perspective de profits.

Les ententes que l’Université Laval signe avec des partenaires privés ont des impacts tangibles, parfois subtils ou indirects, qui se font sentir à plusieurs niveaux et qui ne disparaissent pas simplement en détournant le regard.

Dans le cas de la minière Goldcorp, duquel elle reçoit un financement, l’Université Laval accepte en retour que des tensions internes minant la collégialité entre ses professeurs puissent être créées, que la liberté universitaire de ses professeurs puisse être surveillée, voire bafouée, et que l’autocensure de ses professeurs puisse limiter la portée de leurs travaux de recherche et de leur enseignement, et la défense des intérêts de la population. L’Université Laval accepte également de voir son rôle et sa mission être influencés par des intérêts privés.

N’est-ce pas là un tribut lourd à payer par l’Université Laval, ses professeurs et la société qu’ils sont censés servir ?

Des balises à revoir

Depuis 2004, une résolution en vigueur à l’Université Laval et disponible dans ses politiques et règlements (CE-2004-15 – Dons provenant de l’industrie du tabac) stipule qu’aucun don ou qu’aucune subvention provenant de l’industrie du tabac n’y soit acceptée.

Considérant que l’industrie du tabac n’est plus la seule à être dommageable pour la santé des populations, ne serait-il pas opportun de réfléchir aux secteurs d’activité qui pourraient faire l’objet d’une résolution semblable, à la lumière des plus récents développements sociétaux, économiques, géopolitiques, environnementaux et climatiques ? Question de faire évoluer nos institutions publiques et d’encadrer les partenariats afin de s’assurer qu’ils demeurent socialement et moralement acceptables ?

Car, jusqu’où ira cette vente des « actifs » de nos universités, pourtant publiques ?