Le choix de Mary Simon comme gouverneure générale est évidemment justifié au nom de l’histoire de notre pays parce qu’il rétablit la filiation essentielle entre les autochtones, propriétaires originaux du pays, et les vagues d’immigrants qui les ont dépossédés de grands lambeaux de territoires.

Ferry de Kerckhove
Ferry de Kerckhove Professionnel en résidence honoraire et professeur à temps partiel, École supérieure d’affaires publiques et internationales à l’Université d’Ottawa

Placer une femme autochtone dans ce poste éminemment cérémonial répond aussi à un besoin criant au moment où tant de tombes non identifiées d’enfants autochtones ont été découvertes dans les champs des écoles résidentielles. C’est la confiance du pays en soi qui est en jeu. Combien sommes-nous à nous être regardés dans le miroir en pensant à ces enfants mis en terre sans même l’adieu de leurs parents ?

Le débat sur la capacité linguistique de Mme Simon ne porte pas vraiment sur elle, même si le Commissaire aux langues officielles s’estime parfaitement en droit de poser la question, d’autant plus, comme d’aucuns l’ont fait remarquer, qu’elle aurait pu profiter de son poste à l’étranger pour « parfaire » ses connaissances. Le Danemark est un lieu de qualité, mais peu éprouvant sur le plan horaire, hormis le dossier Groenland et Arctique qu’elle possédait bien.

PHOTO PATRICK DOYLE, ARCHIVES REUTERS

Mary Simon, gouverneure générale du Canada

Non, la vraie question, c’est le français au pays, dans la fonction publique canadienne, dans le sens national, le français comme symbole d’un Canada biculturel, le français comme élément distinctif essentiel, parmi d’autres, dans l’Amérique du Nord dont le voisin du Sud n’a cessé de se montrer profondément différent de nous par ses institutions, ses caractéristiques politiques, son populisme inhérent tout comme ses tendances oligarchiques sur fond d’inégalités économiques et sociales.

J’ai dit et écrit maintes fois que l’idée d’un pays bilingue était sans doute trop ambitieuse, mais que la façon dont la politique a été conçue par le gouvernement Trudeau père était vouée à l’échec.

Se servir de la bureaucratie non seulement comme fer de lance, mais surtout comme laboratoire expérimental était une gageure dont l’échec s’est révélé dès les premières années et n’a cessé de se confirmer au fil des ans. Quand je suis entré au ministère des Affaires extérieures (comme on l’appelait en ces temps-là), un grand nombre de hauts fonctionnaires anglophones s’exprimaient dans un français excellent, au point de pouvoir corriger les erreurs de jeunes francophones ou d’en améliorer la qualité d’expression. De nos jours, la comédie est finie… certes, il y a encore quelques petits bastions francophones, comme la Francophonie et les responsables de l’Afrique francophone. Certes, il est difficile de faire dominer le français dans les rapports avec le collectif de l’Union européenne qui, même post-Brexit, reste passablement sous la coupe de l’anglais ou d’un franglais bâtardisé. Mais le français dans la fonction publique fédérale canadienne n’est plus qu’une coche dans les rapports annuels au Conseil du Trésor.

Certes, pour des raisons d’économie et non de politique, n’ayant plus les moyens de « bilinguiser » ses jeunes employés, Affaires mondiales Canada vous fera croire qu’il impose la connaissance des deux langues à ses jeunes recrues (les rares fois que le Ministère recrute par concours plutôt que par entrées latérales) en imposant un taux de capacité tellement faible que n’importe qui peut entrer avec quelques balbutiements en français, comme ceux que Mary Simon a prononcés.

Comme me disent certains anciens collègues : « It is no longer an issue (la question ne se pose plus) ». Dans les autres ministères, le message est le même.

Mais le véritable échec ne date pas d’aujourd’hui. Si on avait investi les milliards de dollars consacrés à la formation linguistique de fonctionnaires bougons frisant la cinquantaine plutôt dans les crèches, jardins d’enfants et écoles primaires partout au Canada, comme un cadeau de fierté plutôt qu’un carcan de démobilisation, de nos jours, nous aurions un Canada où un grand nombre de personnes auraient trouvé plaisir et avantage à parler nos deux langues nationales. Sur ce plan, les Américains, défenseurs acharnés de la liberté au point d’en perdre la raison, ont fait preuve d’adaptation admirable pour ce qui est de l’espagnol, qu’un grand nombre d’Américains n’étant pas d’origine hispanique parlent pour des raisons purement économiques…

Le Québec se bat pour le français. Il est dommage qu’il faille se battre pour une cause qu’on devrait embrasser par amour… Le combat fédéral n’est plus qu’une caricature.