Si nous voulons que nos débats publics demeurent libres et sereins, il est important que nous distinguions clairement l’offense du préjudice.

Antoine Dionne Charest
Antoine Dionne Charest Doctorant en philosophie à l’Université de Montréal

On entend souvent dire de nos jours qu’on ne peut plus s’exprimer librement ou qu’il ne faut pas prononcer certains mots sous prétexte qu’ils sont offensants. De tels propos sont au cœur des débats sur la liberté d’expression et sur l’inclusion.

Ces débats semblent toutefois être sous l’emprise d’une confusion entre deux notions différentes : l’offense et le préjudice. Ces notions n’ont ni le même sens ni les mêmes conséquences.

L’offense consiste à susciter chez une personne des émotions négatives, c’est-à-dire des émotions déplaisantes, comme le malaise, l’embarras ou l’inquiétude. Le préjudice consiste à nuire à une personne en portant atteinte à son intégrité physique ou psychologique.

Si, par exemple, je dis que seuls les couples mariés devraient vivre ensemble, il se peut que mes propos offensent les couples non mariés, mais il ne serait pas sérieux de dire que je leur porte préjudice.

En revanche, si je manifeste quotidiennement devant le logement d’un couple non marié, et que je fais constamment du bruit pour les empêcher de jouir normalement de leur logement, alors je leur porte préjudice.

Il y a cependant des cas où la frontière entre l’offense et le préjudice n’est pas évidente. Pour certains, le fait de prononcer certains mots ou d’énoncer certaines idées constitue déjà un préjudice à leur endroit.

À quel moment peut-on dire que l’offense se transforme en préjudice ?

L’offense se transforme en préjudice lorsqu’il y a une intention de nuire. Elle se transforme en préjudice lorsqu’elle est systématique et faite dans l’intention de nuire à quelqu’un ou qu’elle devient une forme de provocation ou d’acharnement.

Prononcer certains mots ou énoncer certaines idées peut certainement offenser quelqu’un, mais il n’est pas évident que cela lui cause un préjudice. Encore faut-il démontrer qu’il y a intention de nuire, voire de violer ses droits fondamentaux.

Or, de nos jours, nous avons tendance à interpréter toutes sortes d’actes et de paroles comme des préjudices, alors qu’il s’agit plutôt d’offenses ou de désaccords parfaitement normaux.

La confusion entre offense et préjudice porte sérieusement atteinte à la sérénité des débats publics, ne serait-ce que parce que n’importe quel acte ou parole peut désormais être interprété comme un préjudice.

Cela créer un climat de peur où les personnes n’osent plus dire ce qu’elles pensent par crainte d’être accusées de porter préjudice à quelqu’un, même si, dans bien des cas, il s’agit d’offenses ou de désaccords parfaitement normaux.

N’existe-t-il pas des choses qu’on ne devrait jamais offenser ?

Insulter Dieu, brûler un drapeau ou critiquer des croyances ne sont-ils pas des préjudices ? Non. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut porter atteinte à l’intégrité physique ou psychologique de choses abstraites. Seules les personnes concrètes peuvent subir un préjudice.

Il faut avoir beaucoup d’imagination pour dire qu’on peut violer les droits fondamentaux de Dieu, d’un drapeau ou d’une croyance.

S’il fallait d’ailleurs sanctionner toutes les offenses faites à des choses abstraites, il n’est pas sûr que l’on vivrait encore dans une société démocratique, pluraliste et laïque.

La liberté d’offenser n’implique pas pour autant la liberté d’humilier autrui en tenant des propos racistes ou sexistes. Pas plus qu’elle n’implique la liberté de nuire en portant atteinte aux droits fondamentaux d’autrui. Ces actes relèvent évidemment du préjudice. Ils ne doivent pas être tolérés.

Si nous voulons que nos débats publics demeurent libres et sereins, et si nous voulons que le plus grand nombre de personnes possible y participent, il est important que nous distinguions clairement l’offense du préjudice.