En vue du sommet national sur l’islamophobie, le Conseil national des musulmans canadiens (CNMC) a publié une série de recommandations dont les médias se sont fait l’écho. Comme le mentionne à juste titre leur rapport, les musulmans canadiens ne constituent pas un ensemble monolithique. En tant que citoyens canadiens de culture ou de religion musulmane, nous saluons toutes les initiatives visant à lutter contre la haine et l’intolérance et à favoriser la cohésion sociale et la bonne entente entre les citoyens. Or, non seulement nous ne voyons aucun facteur favorisant la cohésion sociale dans les recommandations du CNMC, mais nous considérons, au contraire, que leur rapport ne fait qu’exacerber les tensions et accentuer les sentiments antimusulmans.

Nadia El-Mabrouk, Tarek Fatah et Yasmine Mohammed Respectivement auteure de Notre laïcité, journaliste et présidente de Free Hearts Free Minds*

Comme l’ont démontré de nombreux sondages, ce n’est pas l’islam, mais bien l’intégrisme religieux, et notamment le recours aux demandes d’accommodements religieux, qui suscite la méfiance des citoyens canadiens. Il ressort, par exemple, d’un sondage de 2017 que « 67 % des Québécois et 61 % des Canadiens estiment que les accommodements religieux demandés par les musulmans démontrent qu’ils ne veulent pas vraiment s’intégrer et que la colère à leur égard est justifiée». La meilleure façon de faire disparaître cette colère envers les musulmans n’est donc pas de multiplier les privilèges religieux et de promouvoir le communautarisme religieux, mais de baser les politiques d’intégration sur les valeurs séculières et démocratiques du Canada.

En particulier, en raison de son histoire, le Québec est fortement attaché aux valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de ses institutions. Or, le CNMC appelle à la lutte contre la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21), dûment adoptée par le Parlement québécois et appuyée par une large majorité de Québécois et par des associations de citoyens de toutes origines, dont l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité ou le Council for Muslims Facing Tomorrow.

Cette loi exige que certains agents de l’État en position d’autorité, dont les enseignants, ne portent pas de signes religieux, afin de respecter la liberté de conscience de tous les citoyens. La loi 21 a notamment pour effet de limiter, dans les écoles publiques, la pression sociale liée au voile islamique sur les jeunes musulmanes. Notons que cette loi est minimaliste. Elle n’interdit pas le port de signes religieux par les élèves, comme c’est le cas en France, ni ne permet d’imposer la neutralité religieuse en entreprise, comme vient de l’autoriser la Cour de justice de l’Union européenne.

Pourtant, les attaques fusent contre la loi 21. Les Québécois sont accusés de racisme, d’islamophobie ou même de nazisme en raison de leur attachement à la laïcité. En poursuivant la loi 21 devant les tribunaux, le CNMC mène le bal dans cette campagne de dénigrement, et c’est sans surprise que deux de leurs recommandations (29 et 30) appellent à la lutte contre la loi. Cet entêtement à attaquer les valeurs fondamentales de la nation québécoise ne peut qu’exacerber les tensions envers les musulmans.

Par ailleurs, on ne peut lutter contre un phénomène tout en feignant d’en ignorer la cause. Si l’islam fait peur, c’est en raison des attaques terroristes islamistes à travers le monde, des offensives contre les droits de la personne dans les pays où l’islam est dominant, mais également de l’entrisme de l’idéologie islamiste en Occident, notamment à travers l’imposition du voile islamique pour les femmes.

On apprenait tout récemment que la journaliste d’origine iranienne Masih Alinejad a été victime d’une tentative d’enlèvement par le régime iranien, à New York, en raison de son action contre le voilement obligatoire des femmes. Le même réseau d’espions aurait également fait suivre trois dissidents iraniens au Canada au cours de la dernière année. La menace islamique, notamment en provenance des régimes théocratiques de l’Iran et de l’Arabie saoudite, qui sont prêts à tout pour propager leur vision rétrograde de l’islam, est bien réelle. Les Canadiens en sont conscients.

Or, non seulement la CNMC ne fait mention d’aucune nécessité de lutter contre une certaine radicalisation de l’islam, mais ses recommandations à cet égard sont pour le moins stupéfiantes. En effet, le rapport appelle le gouvernement du Canada à interrompre sa stratégie nationale de lutte contre l’extrémisme violent et la radicalisation (recommandation 13) et de suspendre (14) la Division de la revue et de l’examen (DRE) de l’Agence du revenu du Canada (ARC) chargée de repérer et de prévenir les menaces de financement du terrorisme au Canada. Les actions de la DRE ont mené à la révocation de plusieurs organisations caritatives musulmanes, comme le Centre islamique d’Ottawa accusé d’avoir permis que ses ressources servent à promouvoir la haine et l’intolérance2, ou l’IRFAN-Canada pour financement du terrorisme3.

Notons que d’autres recommandations du CNMC appellent à surveiller les organismes de sécurité nationale, dont le SCRS, qu’ils soupçonnent de pratiques racistes, xénophobes et islamophobes et de « pénétration de la suprématie blanche » (4), ainsi que l’Agence des services frontaliers du Canada également soupçonnée d’inconduite (18).

Cesser le contrôle des organisations susceptibles de financer le terrorisme et mettre sous contrôle les organismes de sécurité nationale sous prétexte d’islamophobie ? Quoi de mieux pour nourrir le terreau de l’islam politique ? Ce qui nous inquiète le plus, c’est l’oreille attentive que semble porter le premier ministre Trudeau à ces accusations.

Par ailleurs, nous nous opposons fermement aux recommandations de créer des programmes scolaires sur l’islamophobie et qui « affirment les identités musulmanes » (43). Nous sommes des citoyens canadiens d’origine tunisienne, algérienne, égyptienne, palestinienne, afghane, pakistanaise, qui avons tous des cultures différentes et des rapports différents à la religion et à la foi. Nous voulons que nos enfants soient considérés comme des citoyens canadiens avant toute autre identité, et nous refusons que le système scolaire soit manipulé pour les pousser dans le silo de l’islam politique à travers la victimisation.

Finalement, afin de « défendre les intérêts publics des musulmans canadiens », comme dit le faire le CNMC, la moindre des choses serait de cesser de véhiculer une image intégriste de l’islam, et de cesser les amalgames indignes qui sont faits, dans ce rapport, entre le meurtre (qui fait l’objet d’une enquête toujours en cours) d’une famille à London, en Ontario, et la Loi sur la laïcité du Québec.

1. Cathy Senay, « Des préjugés tenaces face à la communauté musulmane, selon un sondage », Radio-Canada, 13 mars 2017

2. CBC, « Une mosquée d’Ottawa perd son statut d’OSBL pour avoir promu « la haine et l’intolérance » », 10 août 2018

3. Vincent Larouche, « Dons de charité envoyés au Hamas », La Presse, 29 avril 2014

*Cosignataires : Raheel Raza, présidente du Council of Muslims Facing Tomorrow ; Ferid R. Chikhi, consultant en insertion socioculturelle ; Nabila Ben Youssef, comédienne et conférencière ; Ensaf Haidar, femme de Raif Badawi ; Zabi Enayat-Zada, auteur d’Afghan et musulman, le Québec m’a conquis ; Hassan Jamali, auteur de Coran et déviation politique ; Ali Kaidi, enseignant et auteur ; Khaled Sulaiman, auteur et journaliste ; Farida Zerar, chercheuse en études kabyles et interculturelles ; Mohand Abdelli, ingénieur retraité ; Nora Abdelli, ingénieur chimiste ; Fouzia Aberkane, infirmière ; Fatima Aboubakr, citoyenne canadienne ; Tahar Ait Abdeslam, banquier ; Rua Alfadil ; Kamel Amari, journaliste ; Idir Atif, militant laïque ; Katia Atif, militante féministe ; Bahar Bakhtiar ; Imtiaz Baloch ; Zaffar Baloch ; Amani Ben Ammar ; Radhia Ben Amor, militante féministe ; Leila Bensalem, enseignante ; Nawal Bouchareb, analyste ; Aftab Chaudhury ; Yasmina Chouakri, militante féministe ; Hakima Djermoune, inspectrice au contrôle de la qualité pharmaceutique ; Kamel Emgharba, électrotechnicien ; Tahir Gora ; Ines Hadjkacem, militante laïque ; Salah Hanou, président-directeur général ; Hassiba Idir, militante laïque ; Nacer Irid, ingénieur ; Fadhila Jebnoun, militante féministe ; Mumtaz Khan ; Leila Laridhi, citoyenne canadienne ; Najia Lfarouk, musulmane laïque et citoyenne canadienne ; Cedrik Mellata, fiscaliste ; Asif Niazi ; Haroon Orakzai ; Mazahir Rahim ; Hocine Sahnoun, informaticien ; Sohail Raza ; Farid Salem, conseiller en relations interculturelles ; Amir Schahzad ; Kamel Serbouh, président d’association culturelle ; Ferroudja Si Hadj Mohand, éducatrice ; Silo Slimane, taxieur ; Intizar Zaidi ; Nacera Zergane, courtière en finances et assurances