C’est avec plaisir que nous accueillons dans la section Débats le spécialiste de l’industrie agroalimentaire Sylvain Charlebois, professeur à l’Université Dalhousie. Tous les jeudis, notre nouveau collaborateur décortiquera les enjeux qui ont un impact dans votre assiette. Bonne lecture. 

De nos jours, on observe davantage de nourriture cultivée dans les épiceries ou à proximité de celles-ci. L’agriculture se rapproche des points de vente alimentaires et ce n’est pas une coïncidence. Les épiciers pourraient devenir de meilleurs ambassadeurs pour l’agriculture que les cultivateurs eux-mêmes.

Les épiciers commencent à vendre des plantes dans des serres miniatures un peu partout. Jardins sur les toits, fermes verticales à proximité des magasins, certains vendent même du matériel de jardinage aux jardiniers faisant leurs courses. Ces initiatives n’ont rien de nouveau, bien sûr, mais lors de nos visites à l’épicerie, il devient plus fréquent de voir ces diverses activités s’implanter en magasin. Bref, le lien entre la production agricole et le commerce de détail se manifeste de plus en plus.

Pendant des années, les clients ont simplement cru au mythe selon lequel la nourriture apparaît comme par magie sur les étals. Bon nombre de gens pensent aux chaînes d’approvisionnement de manière différente depuis la COVID-19, car elles ne sont pas parfaites. Les aliments sont cultivés, produits, transportés, emballés et vendus au détail. Avec l’ajout de minifermes verticales ou de petites serres en magasin pour les citadins, les épiceries deviennent peu à peu la porte d’entrée de l’agriculture ; un univers que la plupart d’entre nous côtoient rarement.

Sobeys nous a offert le plus récent exemple. Le deuxième épicier en importance au pays a récemment signé un accord de partenariat avec l’entreprise allemande Infarm pour introduire des serres dans de nombreux points de vente à travers le pays. Des unités Infarm ont été installées l’an dernier en Colombie-Britannique, mais on les retrouve maintenant dans de nombreux établissements à travers le pays. Les unités Infarm permettent à Sobeys d’offrir des herbes fraîches et de produire des cultures hydroponiques, ce qui nécessite 95 % moins d’eau, 90 % moins de transport et 75 % moins d’engrais que l’agriculture industrielle. De plus, aucun pesticide n’est utilisé.

Les produits offerts, cultivés à l’intérieur du magasin, comprennent les légumes-feuilles, la laitue, le chou frisé et les herbes telles que la coriandre, la menthe, le basilic et le persil. La chaîne planifie de produire aussi des poivrons, des champignons et des tomates.

Il n’y a rien de surprenant dans tout cela. Le taux de jardinage au Canada a bondi de plus de 20 % depuis le début de la pandémie, l’an dernier.

Pour les consommateurs, cultiver leur propre nourriture devient une question de fierté et de contrôle. Pour plusieurs autres cependant, le jardinage reste un luxe par manque d’espace ou de temps. Étant donné qu’une visite à l’épicerie est inévitable pour la plupart d’entre nous, les marchands transportent la ferme au magasin afin que les consommateurs puissent combiner l’expérience agraire avec l’expérience de l’achat au détail. De cette façon, la relation que nous entretenons avec l’agriculture change peu à peu.

Avant la COVID-19, les agriculteurs tentaient désespérément de se rapprocher des citadins, afin que leur travail puisse être apprécié à sa juste valeur. Les campagnes publicitaires au fil des ans ont donné des résultats mitigés. L’agriculture reste encore largement mal comprise par la plupart des habitants des villes. Les débats sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) et l’utilisation de produits chimiques ont également divisé les communautés urbaines et rurales.

Les épiciers commencent à réaliser que relier deux mondes sous un même toit peut aider à élever leur rôle d’ambassadeurs auprès de toute une chaîne d’approvisionnement. Évidemment, les agriculteurs ne peuvent pas être remplacés, mais ils ne peuvent pas non plus se retrouver dans les magasins. Il est à la fois plaisant, mais peu réaliste de voir des photos d’agriculteurs sur des emballages et des affiches. Le dur labeur et tous les aléas de l’agriculture ne peuvent être entièrement compris qu’en visitant une ferme ou en exécutant le travail du cultivateur pendant un certain temps.

Les images ne disparaîtront probablement pas dans les épiceries, mais elles ne racontent pas vraiment toute l’histoire.

Pour les épiciers, la COVID-19 a éliminé de nombreuses règles implicites à l’industrie. Chaque entreprise au sein de la chaîne alimentaire devait en principe jouer un rôle spécifique. Alors que les épiciers détaillaient de la nourriture, les transformateurs fabriquaient et les restaurants nous fournissaient des solutions prêtes à manger. Depuis la pandémie, et avec l’émergence du commerce électronique, la chaîne s’ouvre davantage et devient accessible aux consommateurs. Alors, il n’existe plus vraiment de règles. Les transformateurs comme Saputo vendent au public, Kraft Heinz exploite des restaurants fantômes, et les épiciers deviennent des fermes. Pourquoi pas ?

En fait, les épiciers deviennent progressivement des courtiers entre plusieurs éléments de la chaîne, reliant différentes fonctions au sein de la chaîne d’approvisionnement.

On ne sait pas si nous continuerons de voir des serres et des fermes verticales à l’épicerie, mais les marchands acceptent le fait d’avoir le privilège d’interagir avec les consommateurs chaque jour. Ce privilège, plus que jamais, s’accompagne de la responsabilité de montrer la vraie valeur de la nourriture en devenant des courtiers du savoir. Si cela signifie faire pousser plus de nourriture dans les magasins, qu’il en soit ainsi.