Il est 7 h 51. J’attends mon vol à l’aéroport de Belgrade pour rentrer à la maison, les yeux mouillés après que mon copain et moi, on s'est échangé nos derniers becs d’au revoir.

Gwenaëlle Clément-Gagnon
Gwenaëlle Clément-Gagnon Conceptrice-rédactrice, Montréal

Je repars. Il reste.

C’est un kickboxeur professionnel et il a déménagé en novembre dernier en Serbie, où les occasions de carrière sont plus nombreuses qu’au Canada. Après un hiver complet sans se voir, qui m’a semblé durer 324 éternités, je suis allée le rejoindre trois mois au début du printemps. Trois mois qui ont passé à la vitesse de l’éclair. Quel concept étrange que le temps.

Je patiente à la porte A5 pour l’embarquement vers Istanbul, où j’ai ma connexion vers Montréal.

À moitié excitée de rentrer, à moitié angoissée de retourner dans le vrai monde. Je pense à mes plantes qui sont clairement mortes et à mon vieux pot de beurre de pinottes dans l’armoire.

L’idée de boire du vin nature sur une terrasse au soleil et de parler à des humains m’enchante, même si j’ai un peu peur de réintégrer la société après tant de temps à côtoyer le plafond et à travailler seule chez nous.

Être un drink, je serais un mixed feelings.

Un petit groupe à côté de moi se met à jaser en serbe. Je ne comprends pas ce qu’ils disent, mais je comprends la langue de la panique. C’est universel. Quand un groupe d’inconnus dans un aéroport se rassemble soudainement en cercle pour discuter, en jetant un œil inquiet à leur téléphone, il y a pépin en la demeure.

Un sympathique étranger qui parle anglais m’informe que notre vol est retardé de 2 h. On arriverait donc à Istanbul à 14 h. Seul hic : ma connexion pour Montréal est à 14 h 05. Avec 5 minutes de jeu, mes chances d’attraper mon vol sont à moins mille.

À ce moment précis, j’ai trois options. Je peux :

  1. me prendre pour une stoïcienne et rester indifférente à la situation parce que je n’ai aucun contrôle sur celle-ci ;
  2. capoter et appeler mon mec en braillant ;
  3. espérer un miracle.

Je choisis le trio zénitude avec textos semi-angoissés et side d’espoir.

À 11 h 15, on embarque enfin dans l’avion. Les minutes défilent dans le ciel. L’hôtesse de l’air me rassure en me disant que l’équipe là-bas est au courant qu’on sera en retard et qu’ils vont nous attendre. J’ai vraiment envie de la croire.

On atterrit à Istanbul à 14 h 12. Le stoïcisme prend le bord. La panique s’enclenche. Je cours comme une damnée vers la porte d’embarquement, qui évidemment se situe à l’autre extrémité de l’aéroport.

Le capitaine est de bonne foi, il ne peut pas être parti sans nous, on est une vingtaine à prendre ce vol. Pis anyway, c’est pas 10 minutes de plus à nous attendre qui vont toute fucker le trafic aérien. Right ?

14 h 24. Je sprinte ma vie en bottes à talons, avec ma grosse sacoche pesante sur l’épaule, une main qui tire ma valise à roulettes, l’autre main qui remonte les bretelles de ma camisole qui glissent, le masque qui colle à mon visage ruisselant de sueur. Je suis à la veille de me retrouver en brassière et de manquer d’air. De toute beauté.

Sur le bord de l’arrêt cardiaque, j’arrive à la porte d’embarquement et demande à l’employé qui est là si le vol vers Montréal est parti.

Dans la plus grande indifférence, il me répond : « Oh yeah, it’s gone. »

De là l’expression « j’ai mon voyage ». Mes plans pour rentrer à la maison s’écroulent tel un château de cartes recevant une pichenotte.

Parce que manquer ma connexion, ça veut dire que je dois modifier ma réservation d’hôtel pour ma quarantaine à Montréal, appeler YUL pour savoir ce qui se passe avec ma valise de soute que j’ai enregistrée, changer la date de mon vaccin, dormir deux nuits en Turquie, devoir faire un visa d’entrée au pays parce que l’hôtel est en dehors de l’aéroport, plus refaire un test de COVID-19 pour rentrer au Canada parce que celui que j’ai fait en Serbie va expirer. Donnez-moi un chausson avec ça.

Je meurs de chaud, mais je garde mon sang-froid et me rends au comptoir de la compagnie aérienne pour voir quelles sont mes options. Des gens qui étaient dans le vol pour Montréal hurlent aux pauvres agents qui font de leur mieux pour accommoder tout le monde.

Thank God, je réussis rapidement à avoir la précieuse aide d’une employée.

La mauvaise nouvelle, c’est que le prochain vol pour Montréal est seulement dans deux jours. Joie. La bonne, c’est que la compagnie aérienne me fournit un séjour gratuit à l’hôtel, tout compris. Soulagement. À moi la robe de chambre duveteuse, les pantoufles de bourgeoise, le minibar, le lit douillet et le service à la chambre.

Hélas.

Pas aujourd’hui, ma belle.

Arrivée à l’hôtel à Istanbul, je dépose mes valises dans ma chambre et me rends au resto à côté du hall. Mes oreilles bourdonnent, mon mascara a coulé et je sens probablement le p’tit canard à la patte cassée, mais j’ai trop faim. À peine ai-je les foufounes assises sur la banquette que le serveur m’amène illico une entrée. Net, fret, sec. Aucun menu ni question.

Alors que j’engloutis ma soupe aux tomates dénuée de personnalité, le plat de résistance arrive déjà. En même temps que le dessert. On pourra pas chialer que le service est lent.

Quatre mini-boulettes de viande, accompagnées d’une portion de riz sec, de frites nues et d’un flanc vanillé un peu chenu. L’affaire est pas ketchup pantoute, mais j’ose pas demander de la mayo pour mes frites.

Gwen, la bouffe est gratuite. Ton lit est confo. Le jet de douche aussi. C’est OK. Tu te reprendras demain dans le buffet à déjeuner.

Sur ces pensées magiques, ma déception et moi quittons la table et allons dormir en rêvant à des œufs brouillés, des croissants frais et du bon café filtre. Bruncher à l’hôtel, c’est mon activité préférée.

Le matin suivant, je me dirige avec empressement au resto.

Au menu : a recipe for disaster (or for diarrhée, c’est selon.) Café instantané, assiette recouverte de cellophane perlé d’humidité, dans laquelle on retrouve un choix de fromages qui ont eu aussi chaud que moi la veille, petits pains sans saveur, œuf dur louche et deux tranches de melon pâteux.

Ce n’est pas la fin du monde, mais c’est la fin de mon rêve où je pensais séjourner dans un hôtel de luxe et souper dans un resto étoilé (sérieux, sur quelle planète j’habite). Je me console en me disant que les malchances de voyage font toujours de savoureuses anecdotes.

J’ai hâte d’arriver chez nous. De m’hydrater en américanos glacés, de manger de la crème glacée molle au parfum funky et de déambuler dans les rues sans destination précise.

Je m’ennuyais de m’ennuyer de Montréal.