Le juge se nomme Mahmud Jamal et son visage, comme son nom, ne laisse planer aucun doute : il est inutile d’appuyer sur le fait qu’il est « racisé », une étiquette discutable et controversée, mais qui permet de ne pas présumer du pays de naissance des personnes, en se basant sur leur seul faciès « exotique », tout en reconnaissant que leurs parents ou arrière-grands-parents auraient une origine autre que canadienne.

Rachida Azdouz
Rachida Azdouz Psychologue et auteure

Le parcours du juge Jamal est impressionnant et il serait difficile d’alléguer que cette nomination relèverait d’une quelconque « discrimination positive » plutôt que d’un choix à compétences égales, dans le respect du principe d’équité, lequel ne saurait souffrir ni privilège ni passe-droit.

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Mahmud Jamal a été nommé juge à la Cour suprême du Canada.

Le symbole n’est pas banal : l’accès à la magistrature, a fortiori au plus haut tribunal, est l’indicateur d’inclusion par excellence.

En effet, le pluralisme et la représentativité ne quittent le registre des bonnes intentions, de la contrition et des incantations qu’à partir du moment où les institutions les plus difficiles d’accès commencent à refléter la réalité sociale dans toute sa diversité.

La justice est censée être aveugle et impartiale, certes, mais on peut espérer se rapprocher davantage du « juste » quand les juges n’ont pas tous le même cadre de référence et les mêmes biais inconscients.

C’est le pari éthique du pluralisme : personne n’est neutre dans l’absolu, mais en diversifiant les perspectives et les éclairages, les biais inconscients se régulent mutuellement, à défaut de s’annuler.

Bien entendu, cela dépend des milieux, des missions et des rôles. Dans leur lutte en faveur de l’inclusion des minorités sexuelles, ethniques ou autres, les lobbyistes et les militants visent plutôt à faire avancer les droits et les intérêts de leur groupe, ce qui est tout à fait logique. Cette posture conduit à la juxtaposition, voire à la concurrence des intérêts, plutôt qu’à la régulation, laquelle devrait être assurée par la délibération politique et ultimement par le législateur.

De plus, la légitimité des porte-parole repose souvent sur leur appartenance à la minorité qu’ils défendent, ce qui explique, sans le justifier, le fait que des personnes crédibles et compétentes soient parfois écartées des tribunes, au profit de leaders qui ont l’avantage du vécu.

L’indépendance des juges

La magistrature est une autre affaire : l’indépendance des juges est un principe fondamental et comme le rappelle le Conseil canadien de la magistrature : « Lorsqu’un litige se retrouve devant les tribunaux, les deux protagonistes doivent être convaincus que le juge tranchera en ne tenant compte que de la loi et des preuves soumises. Les juges doivent être entièrement imperméables à toute influence extérieure, qu’elle soit gouvernementale, politique, familiale, organisationnelle ou autre. »

En voulant applaudir une avancée pour le pluralisme et la représentativité, plusieurs observateurs se livrent à un examen du pedigree du juge Jamal qui produit l’effet contraire à celui recherché.

Après avoir exposé la feuille de route, le mérite et l’envergure intellectuelle incontestables du nouveau magistrat, ils relatent son parcours migratoire et universitaire, des informations factuelles et utiles pour comprendre comment la personne a construit son identité professionnelle, développé son intellect et son bagage culturel, forgé sa pensée et son jugement critique.

Le bât blesse quand on s’engage sur le terrain religieux : on évoque la foi de ses parents et celle de sa femme, à laquelle il s’est converti ; ces renseignements personnels n’ajoutent rien à la pertinence de sa nomination et exposent au grand public des référents identitaires privés, que certains choisissent de rendre publics et d’autres non, surtout quand les personnes en question sont appelées à exercer des fonctions où l’indépendance et l’apparence d’indépendance sont scrutées à la loupe.

On dira qu’il vaut mieux connaître les croyances de nos juges, pour avoir la possibilité de contester leurs jugements si on avait des raisons un jour de douter de leur impartialité ou de soupçonner leur accointance avec un lobby, leur inclination pour leurs coreligionnaires ou l’interférence de leur foi qui les aurait conduits à errer en droit.

Mais alors, pourquoi réserver ce coming out et cette profession de foi (volontaire ou pas, j’ignore ce qu’il en est pour le juge Jamal et je ne parle pas ici en son nom) aux juges issus des minorités ethniques, surtout quand ces derniers ont fait le choix de ne pas porter de signes extérieurs qui indiquent clairement leur appartenance religieuse ?

Il faudrait alors assortir chaque nomination d’une information de nature privée : juge de descendance canadienne-française ou anglaise, enfant biologique (blanc) ou adopté (racisé), athée ou encore protestant, pratiquant ou non pratiquant, orthodoxe converti au catholicisme du fait de son mariage avec une catholique, témoin de Jéhovah… mais non prosélyte, etc.

Le pays d’origine est une donnée géographique. La vie spirituelle est un territoire intime.

La frontière est pourtant bien visible entre la dénonciation nécessaire et urgente des crimes haineux et des discriminations fondées sur la religion, d’une part, et, d’autre part, l’assignation à résidence confessionnelle, voire la promotion, la surexposition et la survalorisation du fait religieux, aussitôt qu’on parle des personnes issues des minorités.

Le droit de garder sa foi ou son absence de foi pour soi, quand on est présenté en public, serait-il devenu un « privilège » réservé aux majoritaires ?