L’auteure s’adresse au premier ministre, François Legault

Publié le 23 mai 2021
Lau Ga* Survivante d’exploitation sexuelle

Monsieur le Premier Ministre, la réforme de l’IVAC (indemnisation des victimes d’actes criminels) est réclamée depuis 30 ans, et voilà qu’elle a été adoptée dans un grand silence médiatique. J’attendais ce jour avec beaucoup d’espoir, mais voilà qu’il est arrivé et je me sens abandonnée.

J’imagine que vous avez déjà entendu parler de moi, ou du moins de mon témoignage lors des consultations particulières sur le projet de loi 84 sur la réforme de l’IVAC. Je suis Lau Ga, une victime d’exploitation sexuelle qui a eu tout le courage imaginable afin de dénoncer son proxénète en février 2020. Même si j’étais au fond du baril et désespérée, j’ai réussi à envoyer ma demande dès avril 2020. À ma grande surprise, j’ai appris que les crimes dont j’ai été victime n’étaient pas reconnus aux yeux de l’IVAC.

En janvier 2021, encore terrorisée par mon proxénète et honteuse des actes criminels vécus, j’ai trouvé la force de venir témoigner en commission parlementaire pour dénoncer toute la complexité de l’IVAC quand on est une victime.

J’ai demandé au ministre de la Justice de permettre une rétroactivité de la loi en date de l’élection de votre parti.

Il y avait là, Monsieur le Premier Ministre, une occasion de réparer l’erreur historique de n’avoir jamais indemnisé les victimes de traite et de proxénétisme. Toutes les provinces l’ont fait. Mais pas le Québec.

C’est vrai, vous êtes le gouvernement qui a fait cette réforme tant attendue depuis des années, mais je vous en supplie, faites-la avec cœur, en pensant également aux victimes de crimes qui n’étaient pas couverts par l’ancienne loi.

Malgré les gains obtenus avec ce projet de loi, les victimes d’exploitation sexuelle, elles, ont été abandonnées. Nous sommes abandonnées depuis tellement longtemps qu’il y avait là, Monsieur le Premier Ministre, une excellente occasion pour votre parti de nous offrir l’aide et le soutien nécessaires pour nous aider à nous en sortir et à reprendre le contrôle de notre vie. Parce que nous sommes épuisées, Monsieur le Premier Ministre, de nous battre chaque jour.

Séquelles

Mais je suis une survivante, je suis une battante. Encore aujourd’hui, plus de 13 mois plus tard, je découvre de nouvelles conséquences liées au fait d’avoir été victime d’exploitation sexuelle. Je souffre d’un trouble de stress post-traumatique, je peine à sortir de chez moi et je ne vois pas encore le jour où je pourrai reprendre un semblant de vie normale. Je suis épuisée, j’ai peur, puisque je ne me sens ni protégée ni aidée. J’ai le profond sentiment que votre gouvernement a oublié les victimes d’exploitation sexuelle, et vous ne devez pas nous oublier.

Nous avons même demandé au ministre de la Justice de se doter d’un pouvoir discrétionnaire afin qu’il puisse venir en aide à un plus grand nombre de victimes, dès maintenant et à l’avenir, puisque nous ne rentrons pas toutes dans une case.

Le ministre de la Justice a une fois de plus refusé notre demande. En nous répétant que c’était une réforme attendue, et qu’au moins votre parti l’a fait, lui, la réforme. Est-ce que votre gouvernement tente de faire de la politique sur le dos des victimes ? J’ose espérer que dans des sujets délicats comme celui-ci, le seul parti qui compte, c’est le parti des victimes.

De nombreux députés des partis de l’opposition m’ont démontré leur sollicitude et ont demandé également au ministre de la Justice de revenir sur sa position. Encore une fois, le ministre de la Justice s’est entêté et a refusé de nous écouter et de nous accorder une aide fondamentale pour nous en sortir et pouvoir travailler ardemment sur notre rétablissement en toute dignité.

Monsieur le Premier Ministre, je vous en supplie, faites preuve d’ouverture et n’allez pas à l’encontre des rapports Rebâtir la confiance ainsi que celui de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle, qui vous implore d’aider les victimes d’exploitation sexuelle dès maintenant. Et de ne pas, comme le ministre Simon Jolin-Barrette, laisser entendre que l’aide, ça sera pour les prochaines victimes.

*Lau Ga est un pseudonyme. C’est sous ce nom qu’elle a témoigné plus tôt cette année en commission parlementaire sur le projet de loi 84 visant à réformer le régime d’indemnisation des victimes d’actes criminels.

Qu'en pensez-vous? Exprimez votre opinion