Grâce à la vaccination, nous retrouverons bientôt une certaine normalité, du moins la chaleur humaine qui nous a tant manqué. Mais on ne pourra pas faire comme si on n’avait pas vu ce qu’on a vu, refouler ce dont on a pris conscience durant la pandémie.

Miville Tremblay
Miville Tremblay Senior Fellow à l’Institut C.D. Howe, Fellow invité au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations

À juste titre, nous attendons des leaders à la tête des gouvernements et des entreprises qu’ils repoussent les contraintes présumées du passé et atteignent des objectifs plus ambitieux, plus facilement réalisés en collaboration.

Deux exemples qui ressemblent à un pacte entre les générations : de meilleurs soins pour les aînés et une planète en santé pour les jeunes.

Ceux qui ont vécu l’insécurité attendent davantage des gouvernements, particulièrement les femmes, les jeunes, les vieux et les personnes faiblement scolarisées, qui ont particulièrement souffert durant la pandémie. Même les plus chanceux sont conscients des iniquités.

Les dépenses publiques directement liées à la pandémie vont s’effacer. Mais l’austérité pour « rembourser » l’accroissement de la dette est mal venue. L’État sera plus présent qu’avant. Il faudra exiger qu’il soit plus efficient pour qu’il ne soit pas trop lourd.

Tant Ottawa que Québec ont raison d’investir dans des mesures stimulant la croissance. Mais ces gouvernements annoncent aussi de nouveaux programmes et une bonification des services aux populations vulnérables, voire un degré accru de redistribution. Le grand balancier politique mondial revient à gauche, ou plus justement vers le centre, après un glissement de quatre décennies vers la droite, qui a moins affecté le Canada, il est vrai.

Si les investissements dans la croissance ne suffisent pas à payer les dépenses supplémentaires, il faudra bien accroître les revenus tirés des taxes et des impôts. Après les élections. Une fois qu’on aura vu les augmentations que l’administration Biden aura réussi à faire passer au Congrès.

La responsabilité accrue des entreprises

C’est dans la loi sur les sociétés. Les entreprises canadiennes ne sont plus au seul service de leurs actionnaires, mais doivent faire place aux intérêts de toutes leurs parties prenantes, qui incluent les clients, les employés, les fournisseurs et les collectivités où elles sont actives. Y compris l’environnement, précisent certains. De manière transparente, les entreprises seront obligées, dans un horizon pas très lointain, de divulguer toutes les informations pertinentes en matière d’environnement, d’impact social et de gouvernance, résumées par les lettres ESG, ce qui accentuera la pression exercée par la finance durable.

PHOTO JOSEP LAGO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Réunion de gens d’affaires à Barcelone, en Espagne, en mars dernier

On peut le voir comme un fardeau supplémentaire à la tâche déjà exigeante de gérer une entreprise, mais plusieurs dirigeants y voient plutôt de nouvelles occasions d’affaires, notamment dans les technologies, les biens et les services qui réduiront les gaz à effet de serre. À vrai dire, pas juste une occasion à saisir, mais à l’avenir un impératif pour rester en activité. L’augmentation graduelle du prix du carbone forcera la main des récalcitrants.

Des rôles distincts, difficiles à remplir

Les attentes envers les gouvernements et les entreprises augmentent et se chevauchent autant qu’elles se complètent. Toutefois, leurs rôles restent bien distincts. L’État crée un climat favorable à la croissance, actionne les grands leviers de stabilisation économique, offre des services publics, fixe les règles du jeu, redistribue les revenus, appelle à la mobilisation pour des causes communes, telle la lutte contre la pandémie et le réchauffement climatique.

L’entreprise s’ingénie d’abord à produire au meilleur coût les biens et services dont nous avons besoin, créant ainsi des emplois et de la richesse. Même si elle ne maximise plus à court terme les profits des actionnaires, du reste une stratégie insoutenable, on ne peut s’attendre à ce qu’elle fasse ce qui est contraire à son intérêt, à moins d’y être contrainte, ce qui est parfois nécessaire.

Pour autant, les patrons sont aussi capables d’humer l’air du temps pour déterminer les grandes préoccupations de la société, souvent celles de leurs employés aussi.

C’est même une nécessité pour bien comprendre leur environnement d’affaires. Et puis, on a souvent tort de leur prêter de cyniques intentions. Beaucoup partagent sincèrement les mêmes préoccupations, surtout chez les plus jeunes.

Mais tant les dirigeants d’entreprise que les politiciens sont soumis au dur test de la survie – dégager des profits et se faire réélire –, sans quoi rien d’autre n’est possible. Les uns et les autres se débattent dans l’art du possible, cherchant un juste équilibre, toujours changeant et subjectif, entre des intérêts divergents.

Et puis il y a les concurrents, qui ne font pas de cadeaux et qui n’attendent qu’une faiblesse pour frapper.

Enfin, la surveillance constante des médias, traditionnels ou sociaux, et des marchés financiers, qui exercent une pression de tous les instants. Les dirigeants doivent être d’habiles communicateurs, sachant que les demi-vérités sonnent faux et que les actions parlent plus fort.

Ces contraintes bien réelles suggèrent l’intérêt à dégager des zones de collaboration ou de partenariat, bien coordonnées et encadrées, non seulement entre les gouvernements et les entreprises, mais aussi entre les entreprises elles-mêmes. Certains défis sont trop grands pour être relevés chacun de son côté.