Françoise Goulet-Pelletier
Françoise Goulet-Pelletier Agente de communication, Montréal

À l’aube de 2021, le téléphone sonne. Au bout du fil ma mère m’annonce que mon père a contracté la COVID-19, il fait de la fièvre depuis déjà quelques jours… Mon cœur s’arrête, mais ma raison prend le dessus. Mon père est jeune, c’est un homme en forme, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Il y a quelques mois, il grimpait des montagnes en Gaspésie. Il y a deux étés, il était tout sourire devant la caméra après un trek dans les Alpes. Il marche chaque soir, il ne fume pas. Il ne prend même plus de tartines au Nutella depuis que le médecin lui a dit de faire attention !

De toute façon, ces histoires d’horreur qu’on entend à la télé, dans les journaux, ça n’arrive qu’aux autres…

Un jour passe et l’inquiétude fait sa place sous mon toit. Dans mon lit, l’angoisse me tenaille. Mon père est entré à l’hôpital.

Le téléphone sonne, c’est mon père. Sa voix est fragile, son souffle est fuyant. Je sens que la situation nous échappe. Je l’entends se frayer un chemin entre nos cœurs et partir loin sans qu’on puisse la rattraper. Il me dit entre deux souffles : « T’es mon amour. » Mon cœur se serre, ses paroles se gravent dans mon esprit. Je sais qu’elles sont importantes, même si je veux qu’elles soient celles d’un mardi ordinaire, même si j’aurais préféré le banal « bonne soirée » de nos conversations d’hier.

Le lendemain, le téléphone sonne. Mon père est dans le coma.

Alors, j’ai compris que l’on était devenus cet autre. Ces héros des histoires tristes qu’on entend à la radio. On était devenus ces gens à qui « ça arrive ». On nous avait donné ces rôles si rapidement, et ce, même si on les prenait à reculons. Donnez-les à d’autres ! implorais-je égoïstement. Non, cette fois-ci, c’est à vous à qui le rôle va comme un gant.

On a prié, on a espéré. Chaque petite avancée nous faisait bénir le ciel et chaque recul nous mettait à genoux au sol.

Janvier, février…

Il est toujours endormi. Les médecins craignent pour sa vie. Ma mère a arrêté de travailler. Elle se rend à son chevet deux fois par jour. Lui flatte les cheveux, écoute de la musique avec lui, lui raconte nos vies : « Françoise a eu une promotion, Benoit ! », « Mathilde trouve ça très difficile, l’école en ligne… ». Il écoute, mais ne dit rien.

Mars arrive et avec lui le beau temps. Le printemps se fait étrangement calme, il se fait beau pour ceux qui l’attendent impatiemment. J’ai besoin de ce soleil.

Le téléphone sonne, ma mère me demande de venir dans la région : « Les médecins m’ont demandé que les enfants viennent lui dire au revoir. » Mon cœur se brise. Que se passe-t-il ? Comment est-ce que tout cela a pu nous arriver ?

Je regarde des photos de mon père, de ma famille. Cette famille si parfaite dont tous faisaient l’éloge. Mes parents ont réussi. Ils ont créé une famille unie, belle, forte et aimante. Ce n’est pas tout le monde qui peut se targuer d’un tel succès.

Le mardi, ma petite sœur lui fait ses adieux, j’irai le lendemain.

Le mercredi, je me rends à son chevet. J’ai peur, mais je sais que je dois le faire. Pour lui, pour moi, pour ma mère. Je dois être forte pour les miens. Je lui chante La complainte de la butte, sa chanson préférée, je lui flatte les cheveux et lui murmure qu’il a été le meilleur des papas. Le médecin entre soudainement dans la pièce et m’interrompt.

« Nous pensons finalement que ce n’est peut-être pas le moment de lui dire au revoir. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Nous avons remarqué quelque chose de différent, il se réveille tranquillement du coma… Nous aimerions réévaluer la situation. »

Le lendemain, je suis retournée à son chevet. Je lui ai tenu la main lorsqu’il me regardait plein d’amour. Il s’était réveillé, me souriait. La partie n’était pas terminée. Dehors le printemps commençait son manège de pastels dans le ciel et un maelstrom de couleurs tournoyait dans mon cœur.

Alors j’ai compris, j’ai compris qu’on était devenus cet autre. Cet autre à qui arrivent des miracles, ces héros des histoires qu’on entend à la radio, ceux qui nous font croire que quelque chose de plus grand existe.

Aujourd’hui, mon père est encore à l’hôpital et continue de combattre les ravages de la COVID-19. Il le fait avec force et entêtement pour que l’on puisse encore lui chanter avec conviction : « Le plus fort, c’est mon père ».

Merci aux infirmiers et infirmières, aux inhalothérapeutes, aux médecins et à tout le personnel de l’Hôpital de Hull qui ont pris soin de lui avec dévouement, douceur et une grande humanité. Merci d’avoir continué de croire en lui et d’avoir été cette lumière rassurante qui nous guidait durant cette dure épreuve.

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