Le ras-le-bol des mesures sanitaires en particulier et de la COVID-19 en général a atteint un niveau stratosphérique avec le retour du beau temps. C’était prévu et normal : en avril, tous les ans, le Québécois se transforme en se libérant de l’hiver. Mais cette année, notre libération annuelle dissimule quelque chose de plus fondamental.

Marie-France Bazzo Marie-France Bazzo
Productrice et animatrice

Nous avons cessé de faire société.

Au début de la pandémie, le fallacieux arc-en-ciel nous promettait que ça allait bien aller. Nous voulions croire à la solidarité. Pourtant, on laissait les vieux mourir de soif dans des CHSLD pendant que nous pétrissions notre pain maison. Nous respections le confinement, louions les anges gardiens, encouragions les restaurateurs et n’osions même pas encore croire au vaccin. Nous étions ENSEMBLE.

Mais déjà, aux marges, l’unanimité covidienne se fissurait. Les régions accusaient Montréal d’être le mal incarné, les antimasques se pressaient au karaoké, certains parmi les plus jeunes accusaient les aînés au nom desquels les libertés seraient brimées.

Dernièrement, la petite gêne sociale légendaire québécoise a disparu. On blâme les vieux ouvertement. Des employés des services de santé et des services sociaux refusent, au nom de croyances, de se faire vacciner et de participer, ce faisant, à la protection des plus vulnérables. Des jeunes défient ouvertement des mesures parfois chaotiques, mais encore nécessaires pour venir à bout des vagues mutantes. Les pompiers sont payés en heures supplémentaires pour être vaccinés, pendant que des plages de vaccination demeurent désertées, pour cause de beau temps ! Des douchebags saccagent les boutiques de petits commerçants du Vieux-Montréal pour protester contre le couvre-feu liberticide…

Nous sommes tous fatigués. Nous sommes à boutte.

Nous ne faisons plus société.

Nous ne croyons plus à un objectif commun, aussi incontestable et évident soit-il : la sortie de pandémie. Nous refusons un effort collectif ultime parce que nous sommes exaspérés et qu’il fait enfin beau. Notre méfiance les uns envers les autres atteint des sommets.

Et je ne parle même pas ici des vrais sujets clivants, comme la menace sur le français à Montréal ou la liberté académique à l’université. Juste du fait de croire à la sortie de pandémie, ensemble, de l’effort individuel que ça nous demande, pour notre bien à tous. Nous ne faisons plus corps des fractures sociales qui se creusent. Quelque chose, déjà fragilisé, s’est cassé pendant ces 13 mois. Peu à peu, ce fil qui nous liait, différents mais unis, s’est détricoté.

Nous ne faisons plus société. C’est un choix, c’est l’époque, mais ça laisse présager des lendemains difficiles, une société à cran, des fractures sociales qui iront s’amplifiant, et c’est inquiétant. Il n’y a pas de vaccin contre ça.

Par contre, nos nombrils seront rutilants. Ça, oui.